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EXTRAIT

DE

La Révolution dans la Sarthe et les départements voisins

Tome VIII, fascicule 1, Janvier-Mars 1913.

MAUKICK JUSSELIN

Ahcuiviste d'ëure-et Loir

HELVETIUS

ET

MADAME DE POMFADOUR

' ' *' PROPOS DU LIVRE ET DE L'AFFAIRE

DE L'ESPRIT »

{D'après des lettres inédites d'JIelvetius et du Père Plesse) 1758-1761

LE MANS ASSOCJATION OUVIllÈRE DE L'IMPRIMERIE DROUIN

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TOUS TJROITS RRSERTTÉa

HELVETILS ET MADAME IJE l'OMl'ADOllt

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HELVETÏÏIS ET MADAME DE POMPADOUR

/.v' A^ROPOS DU LIVRE ET DE L'AFFAIRE

\ /''/vi)E L'ESPRIT »

{D' aprhï'àesjmtrcs inédites d'Helvetius et du Père P/e.fse) 1758 - 1761

La vie de Claude-Adrien Ilelvetius (1713-1771 ), fils du mé- decin de Marie Leczinska, fermier général de 1738 à 17ol; maître d'hôtel de la reine (1749-1759), auteur du célèbre livre JJe l'Esprit, condamné par l'Eglise et le Parlement, du livre Z)m Bonheur ei du Traité de i'IIomme,œnvTes Tposlhu- mes(1772), est l'une des plus curieuses qu'il soit possible d'étudier parce que la nature et la destinée firent de cet homme l'un des êtres les plus complets que l'on puisse concevoir au moment même L'eftbrt accumulé de plu- sieurs siècles créait une civilisation qui s'impose à notre admiration et à l'époque vécurent des hommes d'un génie souverain dont la pensée inspira celle de nos pères et domine encore la nôtre, même à notre insu. Les histo- riens de la Révolution placent li'ailleurs Helvctius parmi les morts illustres qui gouvernaient les vivants en 1789 (1)

(t) A. Aulard, Hist. politique de la Révolution française, Paris, 4901, gr. in 8, page 3.

1

0 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOUK

et M. Bruneticre reconnaît que « dans la formation de l'esprit de nos démocraties autoritaires ni Voltaire, ni Rousseau, ni Montesquieu, ni Diderot, n'ont exercé d'in- fluence comparable à celle d'Hclvetius (li. »

Hclvetius (2) était venu au monde en janvier ITlii, au

(I) Sur les chemins de la croyance. 1905. p. "!).

(i) Sur Helvetius, consukcr les ouvrages suivants : l^anson ((jiislave), ManU'^t bihlinf/raphique de la littérature française moderne, III. /Jia;-/j«i<j'me5iéc/e,Pan's,101l,in-8o. p.81-4-SlU,iioll -2G0.— 112S2: Keim (.Xl'ngrt), Helretijis, sa vie et sou œuvre d'après ses ouvrarfes, des écrits divers et des documents inédits, l'aris 1907, in-8" ; Keim (Alhert), Notes de Li main d'Helve'ius. publiées d'ap'és un manuscrit inédit, aven une introduction et des commentaires, Paris, 1907, in-S» (un fac-similé de l'écriture d'Hclvetius) ; Keim (.\il)ert), llalvelius (Collection îles plus belles pages, publiée par le Mercure à e France.). Paris. 1909, int6 fportrait dllelvetius d'après

^'anlDigitiz^'by thé' Internet Afetiivfe te^t^^ei intro-

ductioi^V ' >■ ' i i 'I 1 . -^ . ;\ -Il ; ^ 'i portraits (Helve- tius daiulpi 2009. WithfUWdiPig trOm i Hclvetius. p. 112. Madame llclyiyi .-^ 1 r iv~ niu iMiii iinv le la collection Alfred Dutens, p. G7UfllVQrSltyi.0t.iOltaVUa .1.). Le bon Helvetius et l'affaire de l'esprit (avec dnrumçnls inédits), ilans la Revue hebdo- muiaire. 18^ année, 24. 12 jiiinl909, p. 180-211 (portrait d'il .Ive- lius d'après Van I..00, de Mi"' Hclvetius i'igée, d'après \\n pastel appar- tenant à M. le marquis de Mun. photogravure du cliiUean de Von-) ; Houjon (Henry), llelvelius, dans Ilisioria. n" 25. du 0 décembre 1910, p. 10-17 (portrait d'Hclvetius d'après Van-Loo). Michel (André), Les bustes d'/Jelnelius et de Males/ierhes au mus/'e du Louvre, dans les musé's de France, l. Il, 1912. n' 3, p. 41-42, (planche XllI, buste d'Helvelins fait post mortem, en 1772, pour ma- dame Helvetius. par J. J. Caffieri. ciiché Braun, pliototypic Longuet) ; Michel i.'Vndré), Les accroissements dndé/iartemen/ des sculptures... au .Mustk du Louvre, dans la dacetle des licaitx-Arts, 1912, p. :in8.3in ^-eproduclion du buste d'ifolvétjus par Cafliori. p. 308) ; Voir aussi : .loannis Guigaril, Imiiculeur du .Mercure de France (Paris 18fi9, in-8). p. 70 et DevillH (Etienne), Index du Mercure de France, 1072 is:i3, Paris, !9I0, in-1", p. 110 (indication des por- traits d'Helvelins par L. .M. Van-Loo nu salon de 1753 ; gravé par Saint-Aubin peint par Garnerey, d'après Van-Loo, gravé par.Mlix) et. pour l'ensemble dos portraits : Iluplessis (Georges) et Hial (Georges), Catalogue de la coll. des portraits français et étran- i/ers consei-vi's au département des Fstamjyes de la lîibliot/iéque nationale, i. l\, Paris, )si)9, in-80, n"2l09l et ss. (23 numéros), p. 3S3-3Sti.

http://www.archive.org/(details/helvetiusetma(damOOjussuoft

A PROPOS DU LIVRE ET DE L AFFAIRE U DE L ESPRIT » 7

temps de la Régence, la même année que Condillac, c'est- à-dire deux ans après Diderot, trois après Rousseau, quatre après Hume, huit après Buffon, vingt-et-un ans après Voltaire et vingt-six après Montesquieu. D'Alem- l)crt devait naître en 1717, Bonnet en 1720, d'Holbach en 1723. Le roi Louis \IV, le métaphysicien Malcbranche meurent on 171i). D'autre part la vie d'Helvetius (jan- vier 1715, décembre 1771) coïncide presque avec les années de règne de Louis XV (septembre 171u, mai 1774). Tout homme désirant, comme le voulut Helvetius, vivre ardemment et pénétrer profondément la vie de son temps devait nécessairement subir l'influence d'un tel milieu. Aussi Helvetius, qui croyait à cette influence, nous apparaît-il comme l'un des plus remarquables re- présentants de son époque, de ce xviii' siècle qui, sous les apparences charmantes de la joie la plus frivole, ca- chait le désir inquiet de résoudre les problèmes sociaux dont la solution immédiate aurait évité le grand drame d'humanité que tous les bons esprits pressentaient.

En dehors des influences étrangères, Helvetius trouvait en lui-même assez d'éléments pour affirmer sa personna- lité. Descendant d'une famille d'illustres savants et de médecins connus par leurs bienfaits, il continuait une tradition de travail et de recherches, de savoir pratique et positif, d'audace intellectuelle et de générosité. Son physique ne le cédait en rien à son intelligence et à son bon cœur et lui valut les hommages les plus flatteurs et les succès les plus enviables (Planche 1).

En 1738, l'année Montesquieu publie ses Lettres Persanea, Helvetius, âgé seulement de 23 ans, obtint une place de fermier-général, grâce à l'influence de son père Jean-Claude-Adrien, médecin de la reine Marie Leczinska depuis 1728. Ajoutant à son charme personnel le pouvoir infini de l'argent, Helvetius fut l'un des hom- mes les plus en vue parmi la société brillante de son

8 IIELVETIUS ET MADAME DE POMPAJJOl K

temps et il fut l'hôle désiré des salons des plus grands noms de France et dos somptueux hôtels des maîtres de l'argent, de ces financiers dont les de Concourt ont si puissamment fait revivre la sérénité superbe (1). Lejcunc fermier général fréquentait alors assidûment les coulisses des théâtres et les tripots à la mode, mais on se ferait de lui une idée incomplète et fausse si on le considérait seulement comme un libertin dépensant sans compter d'énormes revenus. Ces distractions n'excluaient pas les goûts les plus sérieux. \u collège Louis-Ie-Crand, sous la direction du Père Porée, llelvelius s'était pénétré de l'amour des lettres et un désir profond de gloire le pous- sait vers la littérature et vers tous ceux qui brillaient alors dans le monde savant et lettré. Convive assidu aux soupers philosophiques du Caveau. Hclvctius fréquentait aussi très régulièrement les salons célèbres se réunissait l'élite de la société intellectuelle, mais il aimait passer inaperçu, écoutant beaucoup et parlant peu, se rensei- gnant sur les mœurs et les idées nouvelles et fécondes qu'il s'assimilait. Les relations très amicales qu'il entre- tenait avec Bufl'on, Montesquieu, Voltaire et le vieux Fontenclle, alors l'une des forces de la pensée française, eurent sur lui la plus heureuse influence ; mais les visites qu'il rendait à ces grands esprits ne furent bientôt plus l'hommage d'un élève à ses maîtres, mais le besoin mu- tuel d'hommes qui savaient s'apprécier. C'est qu'en effet la valeur personnelle d'Ilelvetius ne larda pas ?i s'affirmer et sa pensée se révèle déjà fortement et [)resquc définitive- ment constituée, avec toute sa profondeur et son origina- lité, dans une lettre écrite, en 1748, à Montesquieu, au sujet du manuscrit de ['Esprit ih.t lois que celui-ci lui avait communique avant rlc l'envoyer à l'impression (2).

(1) Goncoiii-l (!•;. el J. île), Madame de Pomptidnnr, Paris, 1888, in-i", i>. 4.

(2) Cr. Keiin (Albert), Ih.lvetius, sa vie et ses œuvres, p. ITii et ss.

A l'UOl'OS nu LlVUli lîT DE l'aFFAIIIB U DE l'eSPUIT » 9

Abandonnant dans leurs cartons quelques essais poé- tiques dont il avait soumis les éhauches à Voltaire, Hel- vctius s'orientait progressivement vers les conceptions politiques et sentait que la nécessité de créer une œuvre utile au bien pul)lic s'imposait à sa conscience; mais il fallait d ajjord organiser délinilivement sa vie. Il acheta, en 1749, la charge de mailre d'hôtel de la reine qui, sans exiger beaucoup de service, lui laissait l'emploi de son temps et augmentait son crédit et ses relations, c'est- à-dire, pour sa pensée, ses sujets d'observations. Deux ans après, à 3G ans, le 17 août 17i>l, il épousa AHne-Ca- therine de Ligniville d'Autricourt, cousine du duc de Choiseul, appartenant à une famille de la plus haute no- blesse de Lorraine, mais assez dépourvue de fortune (1). Cette jeune femme, élevée dans le salon très littéraire de sa tante. M"" de Grafigny (2) on lui donnait le sur- nom familier de « Minette », unissait la plus grande dis- tinction du creur et de l'esprit à une beauté rare iPl. II) mais toujours modeste malgré les hommages qu'on lui prodiguait. Son âge, 32 ans, excluait toute frivolité, et très dignement elle joignit sa destinée à celle d'un homme qui l'épousait par affection et qu'elle était tout à fait ca- pable de comprendre, d'estimer et de rendre heureux. Peu après, Hcivetius vendit sa charge de fermier général et, soit à la campagne, dans ses domaines de Voré (3) et de Lumigny (4), soit à Paris, en son hôtel de la rue Saint-

(1) Cf. p. 6, note i et Gnillois (.\ntoine), Le falon de Madame Helvetitis, Paris, 189-», in- 18 (porlrait de Madame Helvetius d'après la nniniatiire de la colleclion .Ml'red l)ii(cns).

(2) Sur Madame de Grafigny, cf. .Noël (G.), ffne « primitive » oubliée de l'école des cœurs sensibles. Madame de Grafigny (1695- 17.^8), Paris. Pion, lOKJ, in-8o.

(1^) Chàleau, commune de Rémalard, ch. 1. de canton, arr. Mor- lapne, Orne.

(4) Commune du canton dn Un*iy, arr. Coulommier.'î, Seinp-et- Marne.

10 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOLR

Anne, il continua, parmi les hommes et les livres, la « chasse aux idées > en vue du grand ouvrage politique qu'il portait en lui. Tous les mardis, à Paris, les esprits indépendants se pressaient dans son salon célèbre, et lui-même avait à cœur d'aller au devant des gens de mérite, de les découvrir et de les aider avec la plus par- faite délicatesse, si bien que cette exceptionnelle généro- sité de la part d'un homme aussi utilitaire nous permet d'entrevoir la possibilité d'un humanitarisme aussi pur dans l'essor de l'intelligence que dans les élans spontanés de la sensibilité.

Ilelvetius travaille et l'heure qu'il a choisie pour s'im- poser cet effort est pour l'évolution de la pensée fran- çaise un moment décisif. La lutte contre les idées et les institutions tradiliojmelles est engagée de tous côtés, tandis qu'à l'extérieur la nation subit des défaites et des traités de paix désastreux et qu'à l'intérieur l'Eglise et le Parlement se débattent dans des querelles acharnées à propos de la constitution Unigenitus, en face du pouvoir royal indifférent ou capricieux et sous les yeux des Jé- suites qui dirigent tout mais seront bientôt vaincus eux- mêmes. Pendant ce temps La Metlrie publie son Histoire naturelle de l'dme (174u) ; l'abbé de Gondillac son Essai sur l origine des connaissances humaines (174G) ; Mon- tesquieu son Esprit des Lois (1748) ; Diderot sa Lettre sur les aveugles (1749) ; Voltaire son Siècle de Louis XIV (17ijl) et VEncgclopédie commence à pa- raître (1751), bientôt suivie des premiers traités écono- miques de Quesnay (17;)r)), médecin de M"'" de Pompa- dour depuis 1749 et créateur du système physiocratique. Dans l'ombre enfin, insaisissable, mais d'autant plus formidable, la Franc-Maçonnerie se répand malgré les anathèmes de Clément Xll (Bulle In r/ni/icnti iiposlola- tus spécula, 24 avril 17;W) et de Benoit \.IV (Bulle Pro- ridas Homnnorum /'nu/i/iru/n, li) juin •17i'tl ) et les or-

A l'HIll'OS I)t LlVHlî ET Dli l'aFKAIBE « DE l" ESPRIT )) 11

doniiances du lieutenant gcncMul de police (14 sept. 1738). Toutes les classes de la société se coudoient fraternelle- ment dans les F.ogcs et mettent on pratique les principes d'égalité fornnilés dans les livres. La réalisation des idées insensiblement se prépare. On compte à Paris une tren- taine de Loges en 17i>0, il y en aura le double dix ans après et plus de cent en 1770. Helvctius lui-même est franc-maçon (1).

L'ancien fermier général, le maître-d'hôtel de la Reine, met donc utilement à profit les loisirs de sa retraite voulue et le manuscrit de son livre s'achève au début de l'année 17^58. L'auteur a 43 ans. Lorsque La Mcttrie, dans son Antisenèque ou Discours sur le bonheur, assure qu' « avoir tout à souhait, heureuse organisation, beauté, esprit, grâces, talons, honneurs, richesses, santé, plaisir, gloire, tel est le bonheur réel et parfait », il semble qu'il ait songé à la destinée de son contemporain Helvetius, exceptionnellement heureux jusqu'au jour de lapparition de son premier ouvrage qui, dit Charles Collé, devait causer « une peine cruelle à son auteur d.

Le livre De l Esprit fut mis en vente à Paris, chez Durand, libraire, rue du Foin, dès le milieu du mois de juillet 17îi8 (2), mais Helvctius en avait distribué à ses amis de nombreux exemplaires depuis le mois de juin. L'édition princeps est un in-4" de 643 pages, ne portant aucun nom d'auteur, mais tout le monde savait déjà qu'Helvelius avait écrit l'ouvrage. Le « Privilège du Roi » était daté du 12 mai et l'approbation de Jean-Pierre Tcrcier, censeur de la Librairie, du 27 mai. L'auteur, qui ne se faisait guère d'illusion sur le trouble dans lequel la lecture de son livre ne manquerait pas de plonger certains

(1) Cf. Boni {S). La Franc-maçonnerie en Fm«ce,t.I (1908), p. 385.

(2) Journal de Barbier. Cf. .V. Kcim, op. cit., p. i'29.

12 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUR

esprits, pouvait croire que l'ouvrage, ainsi revêtu de toutes les garanties légales, serait à l'abri des poursuites et des représailles possibles. Il n'en fut rien. Dès les premiers jours d'août une grande partie de la société du temps se déclarait scandalisée à la lecture du livre De l'Esprit et tous les pouvoirs étaient ligués contre la pensée de l'auteur. Les sanctions de l'autorité civile et de l'autorité ecclésiastique se succédèrent :

Le 10 août 1758, un arrêt du Conseil d'Etat révoque les « Lettres de privilège obtenues au Grand sceau « le 12 mai précédent ;

Le 1" septembre 17b8, l'ouvrage est déféré à la Fa- culté de Théologie ;

Le 22 novembre 1758, un mandement de l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, condamne le livre ;

Le 23 janvier 1759, l'écrit est déféré au Parlement et après le réquisitoire de l'avocat-général, Omer Joly de Fleury, des commissaires sont désignés pour l'exa- miner ;

Le 31 janvier 1759, après examen par des théologiens et jugement des cardinaux inquisiteurs généraux (11 jan- vier), un bref du pape Clément XIII porte condamnation et prohibition du livre ;

Le G février 1759, un arrêt du Parlement porte con- damnation du livre de V Esprit ;

Le 10 février 1759, le livre De l'Esprit est lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais.

Le 9 avril 1739, il est l'objet de la censure de la Fa- culté de Théologie de Paris.

Tout pouvoir hésitant aime à trouver des coupables. Or, en 1758, l'éncrvemcnt de tous les pouvoirs était à son comble. L'état de l'esprit [)ublic ne révélait pas plus de sérénité. A l'extérieur, on était vaincu partout, à Rosbach (1757), à Crevelt (19 juin 1758), et nous per- dions le Canada malgré Montcalm (capilulalion de Louis-

A PnOPOS DU LIVRE ET DE l'aFPAIRE <( DE l'eSPHIT » 13

bourg, (27 juillet i7ïi8). Le succès du duc d'Aij^uillon à Sainl-Cast (4 sept. \T6H), ne pouvait faire oublier nos dé- faites. A l'intérieur, Louis XV venait de prononcer la disgrâce du Parlement (IT.'JG) et l'attentat de Damiens (5 janvier 1757), attribué par les ennemis des « philo- sophes » à « l'introduction dans les écrits et dans les esprits d'une multitude de principes qui portaient les sujets à la désobéissance et à la rébellion contre les sou- verains », avait été suivi d'une déclaration royale por- tant la peine de mort contre les auteurs, éditeurs et colporteurs d'écrits hostiles ik la religion. Après tout cela on ne peut s'étonner du sort subi par l'ouvrage d'Hel- vetius et de la persécution qui l'atteint. C'est qu'en fait « le livre De l'Esprit est bien, avant tout, un long et for- midable réquisitoire contre le despotisme, contre la cour elle funeste esprit de cour, contre les crimes et les abus engendrés par l'absolutisme politique ou religieux » (1) et lorsque l'avocat général Orner Joly de Fleury, com- mençant son réquisitoire contre Y Esprit devant la Cour de Parlement, toutes les Chambres assemblées, s'écriait : I' Messieurs, la Société, l'Etat et la Religion se présentent aujourd'hui a^u Tribunal de la .Justice pour lui porter leurs plaintes », ce solennel homme de robe exprimait la pensée d'un grand nombre de ses auditeurs, persuadés, non sans raisons, que la Société du temps, l'Etat monar- chique et la religion catholique étaient dangereusement attaqués dans le terrible ouvrage du maître d'hôtel de la reine.

L'intention d'Helvetius était de rechercher les con- ditions du bonheur de l'humanité, mais il avait re- marqué qu'on ne les peut entrevoir sans la connaissance préalable et précise de l'homme en général. Le livre De l'Esprit est donc l'introduction nécessaire à celte socio-

(t) Cf. Kcim (.Mliert), Ilciretiuf. sn vie et so7t œuvre, p. 233.

14 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOUU

logie qu'Helvctius voulait créer et, comme l'a fait remar- quer Chaslellux, il est postérieur à V Esprit des Lois dans l'ordre des temps, mais le précède immédiatement dans l'ordre des idées. Les contemporains qui se sont acharnés à mettre l'ouvrage à l'index ne l'ont point approfondi, ne l'ont quelquefois pas lu. Ils ont parcouru les premières pages ou l'ont condamné d'après des extraits groupés tendancieusement, .\ussi, désirant seule- ment faire connaître le rôle des contemporains dans la destinée du livre Z>e /'/i.v/J/vV, nous aurons uniquement égard ici à la façon dont ils ont compris l'ouvrage et nous ne recommencerons pas une étude exacte que d'autres ont définitivement faite. Ilelvetius veut persua- der à ses lecteurs qu'en utilisant judicieusement les ten- dances fondamentales de l'homme, en dirigeant l'amour propre et les passions à l'utilité commune et au bien public, en éduquant l'égoïsme, en considérant l'intérêt personnel comme un moyen et non comme une fin, en harmonisant proportionnellement à chaque être hiunain les besoins qu'exige la nature, on peut réaliser le bon- heur de la société ; mais de tout son livre ressort cette affirmation qu'à celte harmonie vers laquelle l'humanité entière se sent attirée s'opposent deux forces séculaires : 1 Eglise et la Monarchie absolue. Toutes les autres affir- mations, quelque déconcertantes fussent-elles, auraient été pardonnées, mais celles ne ])Ouvaient l'être, puisque Inus les pouvoirs. Eglise et Roi, étaient atteints, tous ceux qui, eux aussi, avaient la prétention d'exister pour con- duire les hommes à ce bonheur cherché par Helvetiiis. Voilà la cause de toute la haine contre Hclvetius et de ces terribles débals que l'on nomme l'u Affaire de l'Es- prit /). Et ce qui montre bien que la pensée française est à une heure décisive, c'est que, pour la majorité des esprits, il faudra « parier », être pour ou contre le Livre, être en un mot du côté de ceux ipii pri'parcnt la llévolu-

A PROPOS nu Livniî et de L'ArPAinE « de l'espiut 0 15

tion, ou du côté de ceux qui cornl).itlent les « philoso- plies ». Il élait d'ailleurs facile de se faire une opinion, car, en la ciiconslance, les idées directrices du parti d'opi)Osition étaient nettement exprimées ; on les connaît par le texte des condamnations portées contre VEspril. Dans son mandement du 22 novembre 17îj8, l'archevè- quc de Paris, Gliristoplie de Beaumont, déclare que « ce Livre sélèvc avec hauteur contre toute la science de Dieu (1). Il reproche à l'auteur de ne pas saisir la différence infinie qui existe entre la tolérance ecclésias- tique et la tolérance civile (2) et de professer une indif- férence extrême è l'égard de toute religion et lui rap- pelle « que le fond de toute législation vraicment salu- taire au public et aux particuliers, estdanscc divin Livre qui contient le Testament de J.-C, l'expression de ses volontés, le corps de ses lois et le gage de ses pro- messes ». Plus intransigeante encore que l'archevêque, la Faculté de Théologie, dans sa censure du 9 avril 1759, affirmait qu'en toutes ces questions il ne fallait pas se laisser « emporter à tous les vents des opinions liumai- nes », mais s'en remettre à l'Eglise : « il suffit de sçavoir si elle a parlé, parce que quand elle a parlé (c'est définitif), les recherches sont inutiles, la résistance est une folie et le doute seul est un crime (3)./>e (]ua proinde hoc uninn sciscitandum eut, utrum locuta si/, necne ; quia ubi locuta sernel est, pliira inquirere supevfluuin, nefas du/ufarc, .stu/tiim repugiiare (4). » Ces diverses condamnations émanées du pouvoir ecclésiastique dé- nonçaient aussi les atteintes portées par le livre De l'Es- prit à l'autorité royale; quant aux défenseurs immédiats du pouvoir monarchi(iue et en particulier l'avocat gé- néral au Parlement, Omor .Tol\ de Flcnry. ils invoquaient

(1) Mandement, page'.».

(2) Ibidem, p. 9.

(3-4) Censure, ]). 2."), loxte IVanr;\is el latin.

16 HELVETIUS lîT MADAME I)E l'OMPADOLU

pour proscrire l'ouvrage les princiijcs religieux du droit divin des rois et citaient les psaumes, le livre des Rois, Saint-Paul et Terlulllen. D'autre part, les Jésuites fo;nen talent dans la société civile une terrible exaspéra- tion contre le maître d'hôtel de la Reine. L' « A/J'airi; de l'Esprit » prenait une allure Ihéologique. Tous ceux qui n'acceptaient pas la soumission absolue exigée par l'Eglise au nom des grands principes étaient pour Hel- vetius et tous les défenseurs du parti contraire les consi- déraient bien sincèrement comme des êtres néfastes et dangereux, mettant en péril la Société, l'Etat et la Re- ligion. Les passions humaines étaient déchaînées autour de la pensée de l'auteur du livre De l'Esprit,

Deux années et demie plus tard, dans une lettre à M. -Moulloi^ (17G2, 1(5 févriei'i Jean-Jacques Rousseau s'étonne de voir l'auteur du livre De l'Esprit vivre « en paix dans sa Patrie » et, lorsque nous songeons aux termes de la déclaration royale de 1757 portant la peine de mort contre les auteurs d'écrits hostiles à la religion, nous éprouvons le même sentiment que Rousseau. Sans doute, les historiens d'Helvetius invoquaient, avec raison, pour expliquer la fin de la persécution, la haute situa- tion de l'auteur, les concessions qu'il fit sous forme de rétractations, l'influence de son parent le duc de Choi- seul, successeur du cardinal de Bcrnis, et les démarches faites par sa mère auprès de la Reine qui estimait la femme de son ancien médecin ; mais en nous rappelant la puissance et l'acharnement de ses détracteurs, nous étions en droit de supposer qu'IIelvetius avait eu besoin d'un plus puissant appui. Des lettres inédites d'Helvetius, conservées à la Bibliothèque de Chartres et ignorées jusqu'à ce jour de tous les historiens, nous ap|irenncnt que ce mystérieux protecteur fut Madame de Pompadour et éclaircissenl cette complexe « AlTairc de l'Esprit ».

A l'iioi'Ds nu r.ivui', ht dk l'aikaihiî « de l'espmit ' 17

Ces lettres, au nombre de sept, sont reliées à la fin d'un recueil in-quarto (1), couvert en veau, portant au dos le titre : Pièces sur lu livhiî de l'Esphit, et sur le plat inté- rieur un ex Ubria (PI. III, 2) sous lequel on lit, sur une banderole: Ex unitisCoLLiN (2). Les armoiries sont repré- sentées par un écu ovale sommé d'une couronne de comte, avec en pointe la croix de l'Ordre de Saint Louis. L'écusson ne montre qu'une couleur, l'azur du cliamp du chef, et il s'agit plus ou moins d'une armoirie emblé- matique. En y mettant les couleurs, on peut lire cette armoirie : de gueules à trois étoiles d'argent, au coq hardi d'or tectjué,crèté et memln'é d'argent mis en cteur, au chef cousu d'nzur, chargé d'un lion léopardé d'or. On peut lire aussi : De gueules au coq... accompagné de trois étoiles 2 et 1.

La première partie du recueil est composée des pièces imprimées concernant 1' « Affaire de l'Esprit » (3) ; la seconde partie est manuscrite.

(1) Bibliotfièque de Chartres, 18.019, armoire 20, rayon D.

(2) Hauteur, 5 cm. 3, largeur, i cm. 9.

(3) l" « .\iTest flù Conseil d'Etat du roi, rendu au sujet du privi- lège ci-devant accordé pour l'impression de l'ouvrage intitulé, de l'Esprit. On 40 août IT.oS •. Paris, imprimerie roj-ale. 1758, 2 p. in-i";

« Mandement de monseigneur IWrchevêque de Paris, portant condamnation d'un livre qui a pour titre, de l'Esprit (1758, 22 no- vembre, la Hoque en Périgord) >. Paris, G. F. Simon, 17iJ8, 28 p. in ;

.3" « Dnmnatio cl prohibiiio operis, cui titulus : De l'Espril, d Paris c/ies Durand, in-i", 1758. Com<iainnation et prohibition d'un ouvrage qui a pour titre..» Bref de Clément .VIII. Sainte-Marie-Ma- jeure, i7r)9, 31 janvier. Texte latin et français. Rome, imprimerie de la cbambre apostolique, 17.')9, i p. in-i» ;

■i» « Arrests de la Cour de Parlement portant condamnation de plusieurs livres et autres ouvrages imprimés ». Arrêts des 23 janvier et (> février 17.59. Paris, P. (i. Simon, 1759, 32 p. in-4o ;

t Extraits des registres du Parlement du 23 janvier 17.o9 ». Paris, P. G. Simon, 32 p. in-io.

G" I Lettre au K. P.*"' [Bertfiier Jesuitte, note de Collin] journa- liste de Trévoux » S. L. iV. 1>, 8 p. in-i».

18 IIELVETllîS ET MADAME DE POMPAnOIJR

Elle renferme, outre les sept lettres d'IIelvetius, quatre copies de lettres concernant le livre De l'Esprit, une lettre autographe du Père Plesse et la copie, de la main de CoUin, dune autre lettre de ce père jésuite, puis deux copies modernes de la chanson sur Y Esprit commençant par ces mots : u Admirez cet écrivain là... » Toutes ces lettres sont adressées « A Monsieur, Monsieur Collin, à Ihôtel de Pompadour, à Versailles ». C'est donc le desti- nataire lui-même qui a pris soin de faire relier toutes ces lettres avec les pièces imprimées concernant l' « Affaire de l'Esprit » et qui a collé son ex-libris sur le plat de la couverture.

Collin, secrétaire et homme d'affaires de Madame de Pompadour depuis 1748, est un personnage connu. Bar- bier, dans son Journal lihtnrlque nous apprend com- ment Collin parvint à cette situation de toute confiance :

« On compte à présent à Madame de Pompadour cin- quante mille écus de rente. Elle a pris pour intendant de toutes ses affaires, depuis un mois, M. Collin. C'est un procureur au Chàtelet, garçon fort aimable, âgé de qua- rante ans, qui, par hasard, était depuis longtemps pro- cureur des père et mère de Madame de Pompadour, c'est-à- dire de M. et madame Poisson. U était extrêmement em- ployé et considéré dans Paris. Comme Madame de Pom- padour a beaucoup de confiance en lui, elle lui a demandé

70 Delerininalio sacrae facnllalis l'arisiensis super libro cui tiliiliis, de l'Esprit. Censure de la l'acuKo «le Tlitiologie lie Paris, contre le livre qui a pour litre, de l'Esprit ». l'aris, Jean-Bapliste (iarnier. 1759, 80 p. in-io ;

« Indiculus pro|)osilionum extractarum ex libro cui litnlus de l'Eaiirit. A l'aris. cliez Ouraml, iil)raire. rue du Foin, M. Diu;. 1.V11I. Oui liber delatus est ad sacrain facujtaleni die prima niensis seplein- bris ojnsdem anni •. Paris, .lijanlînptiste (iarnier, KJ p. in-l»;

9" « L'Kspril. Cbanson sur Pair: Ton liumeur est Calhcraine ["commençant ainsi :] 0 l'incomparable livre que le livre i\o\' Esprit ! [/•■rtr /.; s(ieur) Faverot, no\.e de Collin, rcnseigneuionl inédit]. -- i'i couplets. S. L. N. I)., 8 p. in-t".

A l'UOl'OS DU LIVnE F.l DE I,'AFFAri(F, « DE L'EsiPUrT - 19

le sacrifice de son élal, nvcc toutes les grâces possibles, en lui disant qu'elle s'était adressée, à clle-inèuie, toutes les objections qu'il pouvait lui faire, c'est-à-dire sur l'in- certitude de la durée de la faveur elle est. M. Collin était déjà connu directement du roi pour des affaires par- ticulières de la marquise qui s'étaient traitées à Crécy, ou dans les petits appartements, en sa présence. Collin a de l'esi)rit, parle bien et est aimable de ligure. 11 n'a pas laissé que d'être embarrassé et de balancer s'il quitterait un état sûr et qui ne pouvait qu'augmenter. Mais, d'un autre coté, la manière dont cela lui a été proposé, la parole de l'indemniser, l'idée d'une fortune brillante si cela con- tinue, l'ont déterminé à accepter, et il a vendu sa charge. On verra ce que cela deviendra, car il faut convenir que le crédit est au plus haut degré, quoique ménagé avec esprit et prudence, et que c'est à présent la porte pour toutes les grâces (1).

« Le sieur Collin, qui a quitté sa charge de procureur pour se livrer aux affaires do madame de Pompadour, a eu quatre ou cinq sous d'intérêt dans les sous-fermes, dont madame de Pompadour a fait les fonds. Voilà un commencement de fortune fort honnête. Il est logé dans le château de Versailles, et a tous les agréments possi- bles (2).

« Il est mort, ces jours-ci, à soixante ans environ, un homme rare et extraordinaire dans son état, M. Potier, procureur au Châtclet, dont l'étude, comme procureur, était ordinaire ; mais c'était un homme d'un si bon sens et si consommé dans toutes les affaires de famille, comme

(1) Barbier (E. .1. V), avocat au Parlement de y^vls. Journal histo- rif/ue (inecdotiquà du règne de Louis XV public par A. de la Ville- gille, Paris, in-So, (.Soc. de Vf/isfoire de France), t. III (1831), p. 53, dér.embre 1748.

(2) /«ic/em, flécembre 1749, l. III, p. lOfi.

20 HKLVETIUS ET iLA.DAME DE l'OMl'ADOLH

partages, comptes, etc., qu'il avait place, avec les avocats, dans tous les plus grands conseils de Paris, princes, ducs et autres grands seigneurs, comme consultant. Il n'arri- vait rien, dans les grandes maisons, qu'on ne consultât M. Potier : c'était l'homme à la mode. Il laisse un fils unique el quatre cent mille livres de bien, àce qu'on dit.

<■ Si, Collin qui s'est attaché à madame la marquise de Pompadour, pour être à la tête de toutes ses affaires, et qui a un logement dans le château de Versailles et dans l'appartement ou logement de madame la Marquise, n'avait pas quitté sa charge de procureur au Ghâtelet, il aurait pu espérer de remplacer en partie et, peu à peu, M. Potier, quoique moins habile que lui. Mais madame de Pompa- dour lui ayant fait avoir un intérêt considérable dans plusieurs sous-Fermes, sa fortune sera plus rapide et plus grande qu'avec les conseils de Paris et moins pénible (1) ».

Ces quelques lignes de Barbier nous donnent une assez haute opinion de la valeur personnelle de Collin et nous permettent de croire qu'il ne perdit pas trop en abandon- nant sa charge puisque sa nouvelle situation était « la porte pour toutes les grâces ». Madame de Pompadour n'oublia jamais les intérêts de son secrétaire-intendant. Outre les revenus sur les fermes quelle lui procura, elle lui donnait G 000 livres de pension et lui laissait cette rente par son testament (2), écrit d'ailleurs par Collin lui-même, le i'ô novembre 17u7 (3). De son côté, Collin était pour ses amis un protecteur précieux (4). Homme de confiance de « la favorite n, très estimé du Hoi, il vivait à l'ombre du Pouvoir et savait profiter de cette

(1) /iù/ew, janvipi- 1750, t. III, p. II!)-I20.

(2) Cf. Goncouit (E. et J. de). Madame de Pompailour, p. 64 el 30(j.

(3) Madame de Pompadour mourut à Versailles le 13 avril 17(U. (-1) Cf. Marmonlel, M -i moires d'un pére,[. II. (Paris, 1827, in-8o),

p. 3%.

HKLVIiTlLS lil >UIIAMi; l)i; l'OMl'ADULU

II. l'ilinilAIT l»K M™" IIKI.VKTIl S D'après une minialiirc de la colloclion \lfrril Diitcns

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Orig, : 0-075 xfl-O". Cl. Jitsselin. III. EX Minus d'iIKI.VKTIIS l'KllK

Orig. : 0-ori3 X 0" 049. CI. Jiissflin. IV. EX LIBRIS DE COLLIN

K l'HOl'OS DU LIVUK ET DE l'aFFAIUE » DE l'ESPHIT » 21

exceptionnelle situation, en homme d'affaires qu'il était, connaissant suffisamment la vie pour ne jamais commettre la moindre maladresse.

Et, en vérité, dans celte « Affaire de l'Esprit », Helve- tius ne pouvait avoir un protecteur plus puissant et plus averti que Madame de Pompadour, la grande amie de Voltaire et de Marmonlel, celle qui, pour apprivoiser Rousseau, faisait représentera Fontainebleau et à Bellevue son Devin de villarje et jouait elle-même sous l'habit d'homme de Colin (1). Montesquieu avait été son obligé le jour elle avait fait supprimer le livre du fermier gé- néral Dupin réfutant VEsprii des Lois et Helvctius allait bientôt lui devoir la même gratitude, Les relations de la favorite avec les philosophes sont d'ailleurs fort bien con- nues (2). Par intérêt et par goût, la maîtresse de Louis XV s'efforçait de protéger et de s'attacher tous ces hommes qui, comme elle-même, constituaient en face delà vieille Cour et de l'Eglise une puissance récente et hétérodoxe, venue d'en bas, et de leur côté les philosophes acceptaient ces avances, souvent par sympathie personnelle, parfois aussi avec quelque arrière- pensée intéressée, heureux qu'ils étaient d'approcher ainsi du Pouvoir et de s'assurer l'appui de Celle qui avait su devenir « l'amie nécessaire o du Roi.

Dès le mois de juin 17o8,de nombreux exemplaires de V Esprit étaient répandus dans Paris et le livre commen- çait à faire « un bruit du diable ». Sans attribuer d'im-

(1) Colin est l'un des personnages du Devin de village.

(2) Cf. Goncoiirl (E. et J. de). Madame de Pompadour, p. 132 et ss.; Houstcin {}i\.),Les philosophes et la Société française au XVJII' siècle, Paris, 1911, in-16, p. 83 et ss.; Bninelière (Ferdinand), Études sur leXVIIh siècle, Paris.l9ll,inl6, p. 293 et ss. ; Uzanne (Octave), Madame de Pompadour intellectuelle, comédienne et organisa- trice de théâtre intime; son influencesur les lettres ; ses relations avec les littérateurs de son temps, dans le Mercure de France, t. XCVI, no 353, 4" mars 1912, p. 18-43.

» i

-"i HELVKTIUS ET MADAME DE POMPADOLn

portance au privilc-ge du loi du li mai et à l'approbation du censeur Tcrcier, donné le 27 mai, M. Salley, inspec- teur de la Librairie, signalait aussitôt la « singularité n de l'ouvrage à M. de Lamoignon de Malesherbes, premier président de la Cour des Aides et directeur de la Librairie. Celui-ci écrivit aussitôt à Helvetius qui reçut la lettre à Voré le jeudi 29 juin, et partit le vendredi pour Paris. Il se présenta cbez Malesbcrbes le samedi 1" juillet, et ne l'ayant pas trouvé, devait revenir le mardi ; mais le 4 juillet il se ravisa et préféra protester par lettre, de ses bonnes intentions. L'auteur de V Esprit écrivait au directeur de la Librairie : « Je n'ay été animé en composant mon livre que du désir d'être utile à l'humanité autant qu'un écri- vain peut l'être. Je me suis défié non de mes intentions mais de mes lumières. Je me suis en conséquence soumis à la censure, et ce n'est qu'après avoir été sûr de l'appro- bation et même du privilège que j'ay fait imprimer mon

livre

» Je n'ay établi dans mon ouvrage que des principes que j'ay cru conformes à l'intérêt public. Je respecte trop la religion et la vertu pour avoir eu intention de rien dire qui b+essâr l'une ou l'autre Qui que ce soit que vous chargiez d'un second examen peut sur cet article me juger à la rigueur. Je luy abandonne entièrement mon

ouvrage » (1).

Malesherbes, fort ennuyé de cette alfaire, lit mettre quelques carions au livre et le laissa paraître. Vers le i;> juillet 17;>8, le publicput acheter chez Durand, libraire, rue du Foin, ce gros in-quarto broché en bleu. L' « .\ffaire de ri']sprit » commence et déjà les Jésuites, après une courte hésitation, sont prêts à agir.

Saint-Lambert, contemporain, ami intime et biographe dITclvclius dit à propos de ces événements : « Lorsque

(1) lîiu-on Angot des Rotours, Le bon Helvetius et l'a /faire de l'Esprit..., p. m.

A. PROPOS DU LIVRE ET DE l'aKFAIUE « DE l'BSPRIT » 23

cet ouvrage parut à Paris, les vrais philosophes l'estimè- rent, les petits moralistes en furent jaloux, les gens du monde, en allendanl ([u'il fût jugé, en parlèrent avec dé- nigrement. Les hypocrites s'alarmèrent, et avec raison... Les théologiens préparèrent un plan de perséculion, qu'ils

firent précéder par des critiques La haine des moli-

nistes et des jansénistes était alors dans la plus grande activité. Ces deux partis s'accusaient réciproquement de trahir les intérêts de la religion ; et, pour sen justifier, les uns et les autres se piquaient d'un grand zèle contre les philosophes. Les jansénistes avaient plus de crédit dans le Parlement, et les moiinistesà Versailles. Les jan- sénistes voulaient faire brûler l'auteur du livre, et les jésuites voulaient se faire honneur à la Gourde le persé- cuter.

« Il faut leur rendre justice : plusieurs d'entre eux étaient amis de M. Helvetius, autant que des jésuites peuvent être amis. Il avait ménagé leur ordre; et dans son ouvrage, il se moquait de tant de prédicateurs et de docteurs, il n'avait pas cité un seul jésuite. Ces pères lui en savaient gré ; et d'abord ils parlèrent de son livre avec modération, ils lui donnèrent même quelques éloges; mais les jansénistes s'étant déclarés les persécu- teurs de M. Ilcivétius, les jésuites prirent bientôt de l'émulation. Le gazetier ecclésiastique se déchaînait contre lui. Bertier ne pouvait plus se taire avec bien- séance. Enfin le Parlement était près de sévir; les jésuites furent humiliés de n'avoir point encore cabale.

(i L'un d'eux (1), ami depuis 20 ans de M. Helvetius (et cette qualité m'empêchera de le nommer), imagina qu'il ferait un honneur infini à lui et à son ordre, s'il pouvait faire rétracter un philosophe. Il ourdit une intrigue contre son ami et son bienfaiteur, et la suivit avec

(1) Le P(>re Plesse, jésuite.

Z'i: HELVETILS ET MADAME DE l'OMPADOLK

l'activilé et la perfidie afTcclueuse d'un prêtre de cour » (1).

Saint Lambert est sévère, mais nous constaterons qu'il est bien informé. Il a fort bien compris le danger de cette rivalité des molinistes et des jansénistes et il a raison de penser que le Père Piesse, ce jésuite qu'il n'a pas nommé, n'a i)as hésité, dans l'intérêt de son ordre et par prosélytisme surtout, à oublier l'aïuilié qui le liait à Ilelvelius. Selon l'expression de Saint-Lambert, le Père jésuite parla d'abord du livre « avec modération », puis ourdit une véritable intrigue, amusante dans ses détails que nous feront connaître les lettres d'Helvétius à CoUin.

Helvetius avait adressé à son ami le Père Piesse le livre de l'Esprit dès le mois de juin. Nous trouvons dans notre Recueil une précieuse copie, de la main même de GoUin, de la lettre, en date du 2 juillet 17îi8, par laquelle le Père jésuite donne à Hclvétius ses premières impres- sions sur l'ouvrage. Voici le texte de cette lettre qui ne nous paraît pas avoir été connue :

Coppie par moy tirée xiir l'oriy'mal d'une lettre du P. Plesses jesuitle l'un des authcurs du Journiû de Trévoux a M. Helvetius, dattee du 2 juillet 17 5S.

.Monsieur, J'ay lu tout votre ouvrage : vous y peignez l'esprit et le gi'nie en homnFie qui en a toute la plénitude : s'il y en avoit une sura- bondance pos.sible à l'humanité, je crois qu'on la trouveroit en volnî livre. Vous en avés fait en mil endroits l'usage le plus hcuieux, on ne saurait trop vous en tenir compte; mais je ne saurois vous le dissimuler, une débauche d'esprit et de savoir vous a souvent emporté au delà du bien vous tendiés. .\vant que de lire votre ouvrage qu'on dévore, j'en élois prévenu. Les reproches qu'on vous fait m'éloiont revenus du sein du plus

(I) .Mliort Kciiii, Helvetius (linll. il^s plus liolics pn-os). Paris.

t;»u'.i, in-io, |.. :{02-;!0:{.

A raOPOS DL LIVHti ET DE l'aI'IAIHE <( DE l'eSPUIT ■. 2îi

grand momie, de ce monde qiii, quoyque peu scrupuleux, connoit ceprndant des règles que les plus grands auteurs doivent le pins rcspccler (ju.itid ils anibilionnent, un visant à rhutilit<^ piiljliquc, la plus llateusc universalité des sulFragas. On vous repioche des anecdotes, des iinag'fcs et des peintures voluptueuses qui coulent de votre plume élégante dans vos leçons morales et qui dérogent h ces transports de zèle et d'éloquence dont on ne sauroit trop admirer la force sublime et l'iieureuse énergie.

Quoique vous parties de la religion avec respect et avec estime, il vous échappe des traits qui la blessent : en mil endroits on la croit (1) percée (sic) sous des livrées étrangères par par (sic) l'art des allusions et des allégories les plus sensibles.

Je ne vous parle point du fond de l'ouvrage: sous les auspices de l'amitié la plus tendre et de la plus haute estime j'espère en disserter avec assés d'égards pour pouvoir, sans vous déplaire, m'acquitter envers le public judicieux de ce qu'il attend. Je serai toujours plus jaloux de conserver les bonnes grâces d'un amy solide (jne d'éviter la violence de nos ennemis passionnés. Je me Halte de vous dire le reste à Voré, ou j'aspire à l'honneur de rendre mon hommage à Madame Helvetius et à tout son monde.

Je suis avec le plus respectueux dévouement,

Monsieur, Votre très humble Ce 2 juillet 4758. et très obéissant

serviteur.

11. I'. Pl.E?SK.

A la suscription : « \ Monsieur | Monsieur Helvetius en son | château de Voré | à Remalard ». Taxée 4 s. à la poste. »

Le Porc Plesse critiquait l'ouvrage, mais, il affirmait ses sentiments d'amitié et Helvetius était en droit de le croire et de lui accorder toute confiance.

Entre temps, Helvetius correspondait avec Malesherbes (29 juin-4 juillet), le livre était mis dans le commerce

(1) Il faut proliiihlouient lire : voit percer.

26 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOLU

après quelques changements (vers le lîJ juillet) et toute la Cour, le Roi, la Reine et surtout le Dauphin entraient « en fureur (1) » en apprenant le nom de l'auteur de l'ouvrage. Helvetius écrit à sa femme, qu'il a laissée à Voré : « Je suis accablé de critiques : il en pleut, et des plus cruelles. Mais, malgré cela, mon livre se soutient... Je serai encore dix mois en proie à la vile canaille, et cela est triste ; il y a une quantité de gens acharnés contre cet ouvrage, et je t'avoue que cela est désagréable. Oh ! que j'ai vu d'amis me tourner le dos ! Je puis bien le

dire: Oh! mes amis, il n'est point d'amis ! Toutes

les criailleries jésuitiques sont la cause de ce froid (2) ». Les Jésuites en effet n'avaient pas perdu leur temps et le Père Plcsse qui, le 2 juillet, garantissait ù Helvetius son inébranlable attachement, faisait tout pour l'amener à renier les idées exprimées dans son livre. « Il proposa d'abord à M. Helvetius de signer une petite rétractation qui devait, disait-il, lui ramener les bontés de la Reine, et le préserver des fureurs jansénistes (3) ». Helvetius ne rencontrait d'autre appui que l'inaltérable afi'ection de sa femme. Sa mère, veuve depuis ITÎiîj, lui avait fait une i( scène /> (4) à propos de ce livre qui froissait ses senti- ments un peu dévots et compromettait son crédit auprès de Marie Leczinska. D'autre part, l'avocat général au Parlement, Joly de Fleury, rappelait Malesherbes à ses devoirs en lui écrivant le 0 août : « 11 n est pas, Monsieur, qu'il ne vous soit revenu ([ue le nouveau Ivix'ûd de l Lsprit cause dans le public une sensation des |)lus grandes...

(1) Cf. Colk- (C.harli'S). .lownnl historique ou mémoires critiques et lilti';raires, sur les ouvnii/es drumalii/ucs et sur les triinemens les plus mémordliles, depuis 174S jusqu'en I7!''J im lusireunul, t. Il, (Paris, 1807, in-8),p. 2;U,ii(.ùt 1738.

(2) Keim, Helvetius, sa vie et son œuvre, \>. '.V.W.

(3) St Lambert, dans Keim (Les plus //elles pai/es), p. Hii:v

(4) Keim, Helvetius, su vie et son ri'uvre. p. XM.

\ i-nopos nu livre et de l'afkauie o de i.'espiut » 27

On dit tout haul que ce livre attaque ouvertement la religion et sa morale... Ne jugerez-vous pas convenable d'ai)rès ce premier jugement du public, qui ne se trompe guère sur des choses qui intéressent autant le bien géné- ral de la société, de faire suspendre très rigoureusement la distribution dece livre?(l , ». Malcsherbcs lui répondait le 8)aoùt : « Je n'avais pas attendu l'avis que vous voulez bien me donner pour faire dire au libraire d'en arrêter la vente ». Enfin, le 10 août, un arrêt du Conseil, imprimé avant même que le roi l'eût signé, portait révocation du privilège et suppression du livre dont la vente était formellement interdite. Il fallut céder à la coalition de tous les pouvoirs, se soumettre aux conseils d'amis plus prosélytes que sincères et se rendre aux prières d'une mère. Quelques jours après Helvelius, adressait au Père Plesse une lettre, qui fut rendue publique, et dans laquelle il protestait de la pureté de ses intentions, ainsi qu'il l'avait fait déjà le 4 juillet en écrivant àMalesherbes. mais avec plus de détails. C'était une première rétrac- tation, assez anodine, qui, en somme, ne devait pas trop froisser son amour propre. Il annonce en ces termes l'événement à sa femme : « Mon affaire commence réel- lement à bien tourner. Ma mère à vu la Reine, et après avoir beaucoup crié contre mon ouvrage, elle a exigé que je fisse une rétractation. J'y ai consenti pour obliger ma mère, et je l'ai faite hier ; elle est tournée de manière à ne point me faire de tort. Ma mère doit l'envoyer à la Reine, qui me recevra aussitôt en grâce (2) ». En même temps, l'auteurenvoyaitcctte rétractation à Malcsherbes(3), afin qu'elle soit approuvée avant d'être imprimée, et lui écrivait le 10 août : « On a désiré que j'écrivisse une lettre au P. Plesse, jésuite, au sujet de mon ouvrage

(1) Haron Angol des Kotours, Revue hebdomadaire, 1909, p. 194.

(2) Keiiii, Heivelhis, sa vie et son œuvre, p. 333.

(3) Baron Angol des Retours, op. cit., p. 195.

28 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOL'K

pour justifier la droiture de mes intentions. Cette lettre est faite, je l'ai montrée au P. Plesse, il en est content '.

llelvetius avait tort de se réjouir, car l' « Aflaire de l'Esprit » n'était pas terminée. Le détail des événements nous échappe mais nous comprenons que les démarches des uns et des autres se sont multipliées durant la seconde quinzaine du mois d'août. L'avocat général Joly de Flcury, qui ne désarmait pas, écrivait à Malesherbes le 29 août : « Je doute que sa rétractation, de la manière dont elle est libellée, satisfasse le public .. il peut être dangereux pour lui de ne se rétracter qu'imparfaitement » (1) ; et, à la Cour, autour de la Reine, les dévots et les jésuites qui les inspiraient manifestaient plus que jamais leur mécontentement. Le Père Plesse se mit encore une fois du côté des plus forts, et s'arrogeant le rôle d'arbitre de la situation, travailla pour la Cour, c'est-à-dire pour son ordre et pour lui, tout en paraissant servir et conseiller paternellement celui qui jusqu'alors avait eu confiance en lui. « Le jésuite, dit Saint-Lambert, se fît d'abord valoir d'avoir obtenu une espèce de rétractation ; mais il en voulait une plus précise, plus détaillée, et surtout humiliante. Il inspirait à la Reine la volonté de l'exiger. Il montrait à M. Helvetius la nécessité de s'y résoudre et n'en pouvait rien obtenir. Il écrivait à l'épouse de M. Helvetius pour l'eUrayer; mais il trouvait une femme courageuse, déterminée à passer avec son mari et ses enfants dans les pays étrangers. 11 réussit mieux auprès de la mère du philosophe. Elle fut persuadée que son fils devait à la Reine les démarches que celte princesse lui demandait. Elle insista, et déchira longtemps le cœur de M. Helvetius, sans pouvoir l'ébranler.

« H croyait s'être exprimé dans son livre avec une

(1) Haron .\nf.'ol fies Hnlmirs. '</'. "'•, \<- '!">■

A l'HOl'OS DU LIVHE ET DE LAPFAIltE « DE l'eSPHIT it 20

bienséance el une réserve qui devaient le mettre à l'abri de la censure Et de plus il s'était soumis à toutes les formalités juridiques. Il avait eu un censeur royal, dont il avait respecté les Jugements. Comment j)ouvait-il être coupable ■* Quand môme son livre aurait été rei)réhensible, on ne pouvait s'en prendre qu'au censeur ; et c'est ce qu'on fit craindre à M. Helvetius. Il ne pouvait soutenir l'idée qu'il allait être la cause de la disgrâce, peut-être même de la perte d'un homme estimable ; et, pour le sauver, il signa ce qu'on voulut.

« Ainsi, pour avoir démontré que l'unique manière de rendre les hommes vertueux et heureux, était d'ac- corder lintcrèt particulier à l'intérêt général, M. Helve- tius fut traité, comme Galilée le fui ponv avoir démontré le mouvement de la terre » (1).

Dans les derniers jours du mois d'août, Helvetius signa une seconde rétractation, assez courte, mais très claire, complète, entière, absolue et commençant par ces mots : 0 Ayant appris que ma Lettre au Père XXX [Plesse] n'avait pas assez fait connaître mes vrais sentiments, je crois devoir lèverions les scrupules qui pourraient encore rester sur ce sujet... » (2). Cette rétractation est annoncée par le duc de Luynes dès le 4 septembre. Cependant, si le public obtenait une satisfaction immédiate, l'autorité ecclésiastique, toujours lente dans ses procédures, conti- nuait à poursuivre le livre qui était déféré le 1" sep- tembre à la Faculté de Théologie, c'est-à-dire à la Sor- bonne.

L' « Affaire de l'Esprit » causait donc « une peine cruelle n (3) à Helvetius, mais on ne pensait pas à lui

{{) Sainl-Lamberl, dans Iveiiri, Helvetius, (coll. des plus belles pages), p. 30i.

(2) Texte dans Keini, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 343 et dans Séverac, op. cit., p. ]4-lo.

f3) Le motestde Colle, oj'. cit.. p. 2.tI (août 1758).

30 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUK

infliger cette peine de mort à laquelle faisait allusion la déclaration royale de 1757 et il put, évitant l'exil, conti- nuer à vivre à son gré dans sa Patrie, ce qui étonnera fort Jean-Jacques Rousseau. En secret, à l'insu de tous les écrivains contemporains généralement si bien informés de ce qui se passait à la Cour, Madame de Pompadour avait pris la défense d'Helvetius auprès du Roi cl son intervention, extrêmement opportune, évita peut-être l'exil à l'auteur de l' Esprit. Helvetius, retourné à Voré auprès de sa femme, écrivait le 3 septembre à son ami Collin une lettre qui rend évident le rôle bienveillant de la Favorite à l'égard du philosophe. Ce document est aussi un hommage rendu à la sincérité de l'amitié de Collin qui tenait Helvetius au courant de tout ce que l'on disait et faisait auprès du Roi et contribua évidemment à obtenir pour son ami l'appui de Madame de Pompa- dour.

Voici cette lettre :

l'ersonne ne peut mieux [être] informé que vous .Monsieur el cher amy de ce qui se passe a Versailles a mon sujet.

Mandez moy donc s'il ne reste plus d'impressions contre nioy dans l'esprit du Roy, et si je suis a l'abry des coups que peut porter la haine Ihéologiquc. J'ai toujours aimé le Roy et je serois au desespoir qu'il fut prévenu contre moy. Remerciez bien aussy la personne qui a bien voulu prendre ma defençc. Je lui etois déjà attaché par goût, je le suis maintenant par reconnoissançe et en vérité la reconnoissançe ne me pczcrat pas avec elle : je n'auray qu'a me laisser aller au sentiment tendre que j'ay toujours éprouvé pour sa personne. Je ne vous remercie pas, vous, parce que vous iHes mon amy, et que vous ne voulez pas de remerci- menls, mais je ne puis m'empeclier de vous dire que des amis comme vous sont l)ion rares.

Dites je vous prie à .Madame de (1) que selon le stiie de la cour je me jette a ses pieds, mais que ce n'est pas selon i'uzage de celte même cour poui- les mordre, mais pour les baizer

(1) Madame lie I'ipiii|iailour.

A PROPOS DU LIVRE ET DE l'aFKAIRE « DE l'ESPHIT ■) 31

(lu meilleur coeur du monde. Adieu mon amy. Aimez moy tou- jours et portez vous bien. Je suis avec le plus respectueux attachement Monsieui" et cher amy

Votre très humhie et très obéissant serviteur

.\ Voré ce 3 septembi'e iloH. Helvetius.

L'adresse (Pi. IV) au dos est formulée " \ Monsieur I Monsieur Colin a l'hôtel de | Pompadour | aVersailies». La lettre porte le timbre de la poste au départ: REMALARD. Elle était fermée par le cachet d'Helvetius en cire rouge en partie conservé, figurant 2 écussons uses armes ctà celles de sa femme, le premier étant de siaople à une colombe d'argent tenant dans son bec un annelet d'or, et posée sur un mont de six coupeaux d'argent mouvant de la pointe (qui est Helvetius) ; le second losange d'or et de sable (qui est de Ligniville) (1).

CoUin a écrit sur la lettre « M. Helvetius. Receue 9 septembre 1738 » (2).

Madame de Pompadour causait souvent avec CoUin de « l'Affaire de l'Esprit » ; elle engageait l'auteur à ne pas venir à Versailles sa présence ferait du bruit. Helvetius de son côté tenait beaucoup à savoir ce que le Roi pensait de son livre et souhaitait que M. Berryer, ministre

(1) La lecture que nous donnons nous a été communiquée par M. le Comte d'Armancourt, Cf. Histoire généalogique de la mai- son royale de. France... par les PP. Anselme. Ange et Simplicien, t. IX, partie, par Pol Potier de Courcy (Paris, 1873-81, in-folio), p. 339, les armes d'Helvetius (Hollande) sont indiquées ainsi : De sinople à la colombe d'argent, tenant en son bec une bague d'or, et posée sur un mont d'argent ». Ce sont plutôt les armes d'Helvetius père qui sont (iguroes sur un ex libris dont nous donnons une reproduction(Pl.lil, 1). L'écu ovalisé est de l'époque de Louis XIV. Il est supporté par deux cbiens. Hauteur : 7 cm. 3. Largeur : 7 ctn. Cf. J. B. Rietslap, Armoriai général, éd. .p. 924.

(2) Il fallut dom- (i jours pour la transmission de cette lettre.

32 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUR

d'Etat (1), appuyé par la Marquise, dissipât toutes les préventions de Louis XV sur son ouvrage. 11 espérait voir lui-même Madame de Pompadour en allant à Versailles Nous lisons tout cela dans une lettre non datée (2j reçue par CoUin le 27 septembre (PI. V) :

Conserver mon amy une aine aussy ferme et aussy pure au milieu de la corruption des cours, c'est Arelhuze qui conserve la pureté de ses eaux au milieu des mers ; je vous jure donc aussy, foy de bourgois de Paris, que je suis pénétré de la plus vive reconnoissance de tout ce que votre amitié fait pour moy. Vous scavez que j'ay toujours été attaché u Madame de Pompadour, et que je n'avois pas attendu qu'elle me rendit service pour l'aimer; je suis fort de son avis, je n'ay nulle envie d'aller a Versailles, et j'attendray tant qu'on voudra, je vous avouray même que je ne me sens pas le courage de m'y présenter, il me semble voir toutes les femmes de chambres de la Reine et la pluspart de nos Duchesses attentives a me regarder pour voir si je n'ay pas dss cornes sur la tèle et une queue au cul. D'ailleurs la â""" lettre qu'on m'a fait faire me paroit vile : et pour peu qu'on me tra- casse cncor je passerois dans un autre pais, ma femme même m'y exhorte, elle est outrée de ce qu'on m'a fait et je suis sur d'être très bien reçu en .\ngletterre j'ay des amis.

Monsieur Berrier a lu mon livre, il faudrait scavoir ce qu'il en pense, je crois être sur qu'il en a dit du bien. Si cela est, il pourroit, appuie de Madame de Pompadour, dissiper les preven tiens du Roy sur mon ouvrage, luy faire sentir que je n'ay pas attaqué les grands principes et que dans tout mon livre je ne prêche que la vertu. .Je n'y parle point a la vérité des vertus crelhiennes, parce que je parle a toutes les nations et que toutes

(1) Uerryer (Nir.olas-Hcno), ii l'nris, en 1703, niorl le 15 août \'(ii> ; intendant du Poitou en t743 ; liculenanl général de poliL-c du 22 mai IHI h tTS-'j ; minislru de la niarine le 1" novembre 1758 frri\oe à lappiii de M">c rie rnin[):Mlour ; fianle ilos Sceaux, en 17(11.

(2) llelveiins nuliliail parl'uis ilo dater ol .le signer ses lellres. Viillaire le lui reproche dans imc Icllre qu'il lui écrit le 27 octobre t7r.O : Votre lettre n'était ni ilaléc ni signée diui 11.

A l'HOPOS DU LIVUK ET UE 1,'aFFAIRE « DE LESPUtT i> .^'J

les nations ne sont pas crelliicniies, j'y fonde la vertu sur l'inte- rest parce que noire interest bien entendu nous conduit a être vertueux (1). C'est uniquement parce que j'ay relevé les abus que les prêtres font de la religion en voulant établir l'intolérance que les prêtres criiMit contre nioy.

Le Roy est bon ; il n'est point aveuglement soumi aux moines, de plus le Roy entend, ainsy il i-eviendrat quand on luy montrera la vérité Mandez moi ce que vous sçavez de M. le D... (2) S'il est fâché et si comme on le dit il ne revient jamais sur le compte d'un homme, vous m'avourez que si j'avois le malheur de survivre au Roy, il seroit fâcheux d'avoir son maitre pour ennemy et qu'il vaudroit autant plier bagage. Adieu mon amy, je compte toujours sur vous, si vous trouvez l'occasion de remercier Madame la Marquize, vous me ferez plaisir et vous l'assurerez de mon plus profond respect. Si je reviens à Ver- sailles il faut qu'elle ait encor la bonté de me donner un petit quart d'heure d'audience.

.le suis avec la plus grande estime et le plus sincère attache- ment Monsieur et cher amy.

Votre très humble

et très obéissant serviteur

IIei.vetiis.

Depuis ma lettre-écrittc j'en ai reçu encor une d'un jésuittequi semble m'annoncer que la Société voudrait me jouer quoique nouveau tour, je l'attends avec patience, si le Roy n'est pas contre moy il ne pourront me rien faire.

Collin a écrit sur la lettre : « M. Helvelius. J'ay receûe cette lettre le 27 septembre 1738 ». On peut remarquer combien l'auteur insiste sur cette idée qu'il n'a pas

(1) Helvetiiis a déjà exprimé ces idées dans sa Pr^^/ace, dans sa lettre du 4 juillet à Maleslierbes el dans sa rétractation adressée au Père Plesse.

(2) Le Dauphin, le 4 septembre 1729, fds de .Marie Leczinska. Il épousa le 23 février 1745, Marie Thérèse-.\ntoinette d'Espagne, qui mourut en 1746. Il se remaria le 10 janvier 1747, avec Marie-Joseph de Saxe, qui fut mère de Louis XVI, de Louis .XYIK et de Charles X.

34 HELVKTIUS ET MADAME DE l'OMPADOUR

« attaqué les grands principes ». Il le disait déjà dans la préface de VhJspril, dans sa lettre à Malcsherbes du 4 juillet et dans sa i)reniièrc rétractation au milieu du mois d'aoiit.

Helvetius avait encore bien besoin de l'appui du Roi.

Deux cbansons parodiant son livre couraient les rues. L'une, en deu\ couplets, est assez inoffensive ; elle atteint aussi le censeur Tercier qui était premier commis des Âiraires étrangères :

Admirez cet écrivain Qui de l'Esprit intitula Un livre qui n'est que matière, Laire là, Laire lanlaire,

Laire là, Laire lanlà.

Le censeur qui l'examina

Par habitude imagina Que c'était Affaires étrangères, Laire là, etc.

L'autre chanson, en dix-neuf strophes de huit vers, est, si l'on en croit une note manuscrite de Gollin, l'œuvre d'un sieur Faverot (1). Elle est plus tendancieuse et le chansonnier « a des airs de théologien » (2). Les jésuites et les jansénistes n'ont plus aucun ménagement pour Helvetius. Dans son numéro de septetnbre ].T6S,\g Journal de Trévoux, rédigé par le Père Berlhier et auquel le Père Plesse collaborait, regrette de n'avoir pas parlé plus tôt et se hâte « de témoigner la surprise et la douleur que ce pernicieux ouvrage cause à toutes les personnes qui res-

(1) Lfis (leui chansons sonl dans noire Recueil. La preinii'Te en copie, la seconde en original.

(2) Cf. Keim-, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 326.

A l'iiopos nu LiviU') i:i ni'; L'AhiAiiui « dk l'icshiui' ■> 35

peclcnl la religion et les mœurs ». A leur tour, les Nou- vel/es Ecch'niastir/uc's, gazette janséniste, dénoncent avec àpreté le livre De /'Esprit dans leur numéro du 12 no- vembre. Quelques jours plus tard, le 22 novembre, l'ar- cbevê(iue de Paris, C.hristophe de Beaumont, lançait, de son château de la Roque en Périgord un très long man- dement portant condamnation tlii livre De l'Esprit.

C'est alors que l'on voit nettement 1 autorité royale intervenir en faveur d'Hclvctius. Le 3 décembre, une dépêche recommandait à M. Gervaise, syndic de Sorbonne, de faire en sorte que la Faculté de Théologie n'entrât pas dans une censure détaillée du livre De l'Esprit (1). D'autre part, Ilelvetius et sa femme avaient rendu visite, le 7 décembre, à leur parent le duc de Choiseul et lui avaient exprimé l'inquiétude que leur causait la procédure engagée au Parlement. Immédiatement, Choiseul écrivit au comte de Saint-Florentin, secrétaire d'état delà Maison du Roi, et prit même la peine de voir spécialement le Ministre pour cette affaire.. Le duc, put, le 9 décembre, assurer à Helvctius qu'il pourrait être tranquille et que l'arrêt du Parlement ne porterait pas son nom (2). Le. procureur généralctait lui aussi averti, le 10 janvier 17o9, de ne rien faire sans avoir reçu des ordres supérieurs (3). La protection de Madame de Pompadour fut au moins aussi utile que celle de Choiseul et dans une lettre reçue par CoUin le 18 décembre Helvctius se déclare pénétré de reconnaissance à l'égard de son ami :

Ma femme fut hier a Versailles, Jlonsieur et cher amy, elle comptoit vous y voir et vous y remercier; elle vous demanda

(1) Keim, Ibidem, p. liS.T. L' t Indiculus propositionura exlracta- rnmen libre cujus tiluliis de V Esprit i>, venait d'être imprimé parles soins de la Faculté de thi'oiogie qui l'avait adressé au Roi.

(2) Keim, Ibidem, p. 3S0.

(3) Keim, Ibidem, p. 383.

;Jti HELVEïILS ET MADAME DE POMPADOLR

deux fois chez Madame de P. (1) et ne se souvint point que vous logiez a l'hôtel de P. (2) et elle vous manqua, elle est pénétrée comme moy de reconnoissançe, elle iroit vous voir a Paris si elle scavoit le jour quevousy serez, pour moy je crois devoir attendre que tout soit fini pour vous aller remercier.

Je suis avec tout l'attachement et la reconnoissançe la plus vive.

Monsieur et chei' aniy,

Votre très humble

et très obéissant serviteur,

IIelvetils.

On lit au dos de la lettre qui conserve la trace du cachet de cire rouge :

« \ Monsieur | Monsieur Colin a l'hôtel | de Pompa- dour I A Versailles. »

En haut, Collin a écrit la date de réception : « M. Hel- vetius, 18 décembre 1738. »

Au milieu de tous ces ennuis, la mort de Madame de Grafigny survenue le 12 décembre apportait à Madame Helvelius un deuil vivement ressenti. Bien qu'il pût compter sur le Roi, Helvetius comprenait que les grands corps constitués, la Sorbonne, le Parlement, ne renonce- raient pas aux formalités de leur procédure habituelle, aussi cherchait-il encore parmi ses quelques amis très sûrs un appui indispensable. Il écrivait plusieurs lettres à l'abbé Chauvelin, chanoine de Notre-Dame et conseiller au Parlement de Paris, ennemi acharné des jésuites. Il lui rappelait que le Dauphin était prévenu contre lui au point de n'en jamais revenir et lui flcmandait son inter- vention à la Sorbonne et au Parlement (ii). Afin de mon-

(1) Pomparlour.

(2) Poinpadour.

(3) Keiin, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 381-382.

iiELVinii s ivr M\i)\Mi- i)i; pomi'Adolh

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Original : 0 - 14 X 0 " <0. CÀicU Bnnouda.

V. ENVELOPPE d'une LETTRE d'iIELVETIUS A COLLIX

AVEC CACHET AUX ARMES d'hELVETIUS

(Lettre du 3 septembre 1758)

A PKOPOS DU LIVHE ET DE l'aFPAIUE « DE l'eSPRIT » 37

trcr h l'abbé que des sympathies lui restaient dans i'ëglise, Helvctius lui adressait une lettre du Cardinal Passionei, datée du 20 décembre et dont le recueil de Collin ren- ferme une copie d'un caractère authentique :

Home, ce 20 décembre 4758. Je suis plus sensil)lo que je ne puis l'exprimer, Monsieur, aux marques d'attention que vous voulez bien me continuer, et c'est avec plaisir qne je vois les mesures que vous avez prises pour étouffer les mauvaises impressions que votre livre auroit pu faire ; et ce n'est point du tout d'après votre ouvrage de l'Esprit que je juge de vos sentiments, mais bien d'après les deux lettres que vous avez données en conséquence et qui doivent convaincre le public de la droiture de vos intentions comme j'en suis convaincu moi-même. On peut tomber dans l'erreur par des expressions bazardées, mais il est bien louable de s'en relever et de se rétracter avec autant de docilité que vous avez fait de tout ce qui pouvoitètre susceptible de mauvaises interprétations. Je vous en fais bien sincèrement mon compliment et que (sic) je suis du meilleur de mon cœur avec une estime bien distinguée. Monsieur, très parfaitement et entièrement à vous, et sans la moindre réserve.

R. Gard. Passioxei.

Au bas de cette copie Collin a écrit : « J'ai vu et lu l'original de cette lettre. Tout le corps est de la main d'un secrétaire à l'exception des mots et sans la moindre réserve, qui sont de la même main que la signature ».

Helvetius semble avoir vu dans cette lettre, absolu- ment conforme à l'esprit de l'Eglise, de la bienveillance il n'y avait que de la politesse à l'égard d'un étran- ger ; d'ailleurs, c'est ce même Cardinal Passionei, ancien Grand Inquisiteur à Malte qui, un mois plus tard, le 31 janvier 1759, souscrira le bref de Clément XIII, « Injuncti nobis », portant condamnation et prohi- bition du livre intitulé de l'Esprit qui, « sous les dehors

(\) Elle est invoquée dans V Arrêt du Parlement, pages 26 et 28.

3

38 HELVETIUS ET MADAME HE POMPADOLK

d'un langage cludié, ouvre le chemin le plus large pour conduire les âmes à la [)erdilion ».

Le Parlement commençait à comprendre qu'il pouvait condamner le livre mais qu'il ne devait pas toucher à l'homme. Helvetius et le censeur Tercier durent présenter au Parlement une rétractation spéciale, mais le philo- sophe espérait que grâce à l'intervention de son ami Chauvclin, cette troisième rétractation, du 21 janvier 17a9, resterait au Greffe et ne serait pas imprimée (1). Le 23 janvier, des commissaires furent nommés pour examiner le Livre et le 6 février suivant la Cour de Parlement engloba l'Esprit dans une condamnation générale qui frappait plusieurs ouvrages parmi lesquels Y Encyclopédie et la liclirjion naturelle de Voltaire. Tous les « philosophes » étaient atteints par cet arrêt. Le samedi 10 février, le livre de V Esprit fut lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais.

De son côté, la Faculté de théologie poursuivait l'exa- men du livre, dressait un réquisitoire impitoyable et publiait sa « censure » le 9 avril.

Tous les pouvoirs avaient donc sévi. Le Pape, la Faculté de Théologie, r.\rchevèquede Paris, le Parlement avaient successivement condamné l'ouvrage et prohibé sa lecture ; mais au fond, chacun comprenait que l'auteur ne s'était rétracté que par nécessité et l'avocat Barbier, dans son Journal, en 17o9, exprime le sentiment de tous en écri- vant: « Voilà, comme l'on voit, une grande déclaration contre les philosophes de ce siècle, tant M. Helvetius que MM. Diderot et d'Alembert... Tout cela se réduit à faire brûler le livre de l'Esprit, dont il y a eu deux ou trois éditions, sans aucune punition contre l'auteur ni le censeur, et à légard de l' Enci/rlopédie, pour les sept volumes imprimés, à un examen très difficile et très long

(i) CI' Keini, Helvetius, sa vie et son œiivri', p. DtM.

A PUOI'OS DU LIVHE ET DE L'AFKAiRE <( OE l'eSPHIT » 39

par neuf personnes... » Toutes les forces hostiles à l'esprit philosophique s'étaient coalisées et le résultat de leurs cllbrls était pratiquement nul. Les plus fermes soutiens de la Religion et de l'Etat monarchi(jue avaient raison d'envisager l'avenir avec inquiétude.

Seuls les Jésuites ne désarmaient pas. En janvier 1759, Helvetius (1) reçut l'ordre de se défaire de sa charge de maître d'hôtel ordinaire de la Reine et le censeur Tercier dut ahandonner ses fonctions. Dans son Journal, à la date du 2 février, Barbier écrit : « On dit que c'est l'ou- vrage de M. le Dauphin pour empêcher qu'on ne fasse aucun ouvrage contre la religion et les mœurs » ; mais le Dauphin et la Reine étaient directement inspirés par les Jésuites, et Saint-Lambert n'a pas tort en disant : « Ces rigueurs furent l'ouvrage des Jésuites » (2).

La situation des Jésuites en cette année 1759 est fort bien connue. Ils sont maîtres absolus de la Reine, du Dauphin et de leur entourage. Tous les mémoires du temps le répètent. Loin d'abandonner Helvetius à sa tranquillité, les Jésuites, voulant réaliser le vœu exprimé par l'Archevêque de Paris et par la Faculté de Théologie, essaieront, en s'appuyant sur la Cour dévote, d'amener l'auteur de l'Esprit à un complet repentir, à un désaveu absolu de ses œuvres, à une soumission totale aux Révérends Pères. Le Père Plesse continuera à mener toute cette affaire et les lettres recueilles par CoUin nous feront connaître le détail parfois comique de ses intri- gues.

G hangeant de tactique, quelques adversaires d" Helvetius , l'abbé Joannet entre autres, dans le Journal Chrétien, essayaient de faire croire que l'auteur de l'Esprit expri- mait dans son livre la pensée d'autrui et était l'instrument

(4) Cf. Keim, Ibidem, p. 422.

(2) Sainl-Lambert, dans Keim (Les plus belles pages), p. 304.

40 HELVEÏILS ET M.VIIAME DE l'OMPADOLH

inconscient dune conjuration antichrétienne (1). Celle accusation désobligeante, insinuée déjà par le Procureur général Joly de Fleury, et rai)pclant certains propos tenus par Madame de Grafigny, par Madame du Dell'aïul ou Madame de Beauvau, ou par d'autres personnes qui n'avaient retenu de l'Espril que les lieux communs et les citations d'autours, froissait vivement Helvclius, aussi, en août 17o9, sa femme intervint-elle auprès de M. de Maleshcrbes, directeur de la Librairie, pour oblcnir la modération sinon le silence du rédacteur du Journal Chrélicn {'!).

Cependant Helvclius recueillait tous les écrits donnant un compte rendu élogieux de son œuvre et les adressait à CoUin, c'est-à-dire à Madame de Pompadour, pour « justifier sa protection » et avec l'espoir que le Roi aurait communication de ces documents. Une lettre reçue par Coliin le 29 septembre 17î)9 annonce l'envoi d'un extrait de ce genre et nous montre combien Helvclius tient à la bonne opinion du Roi :

Monsieur et cher ainy,

« Puisque Madame do Pompadour me protège, je crois devoir justifier sa protection. Je vous envoie donc la traduction d'un journal italien qui se débite dans le pais (3). Vous y verrez que l'on

(1) Daron Angol des nntoms, np. cit., il.ins lu /iciue Ifefxlnnui- fiaire. p. litS, note i.

(2) Ibidem, p. 198-199.

(lî) Celle traduction csl conservée ihms le recueil lie i;o;lm. Klie est intitulée : Jugement que le journal italien intitulé Kstnitto délia mteratura enropea per t'anno 1759, tomol, fiennajo, feb- brajo, marin : C'est à-dire, l'rccis des ouvrages de liltératurc de l'Kurope pour l'année 1709. Toin. I. Janvier, février, mars; a porte du livre de l'ICsprit afirés avoir donn(; l'extrait rie cet ouvrage, [lape rtfi B. Suit le texte italien et en regard, la traduction française : « C'est un ouvrage ipii, inl'ailliltleiiienl apportera im grand avantage à l'humanité, qui lui fournira des lumières telles que si on en veut faire usage non seulement on se connaîtra mieux, maison apprendra

A l'UOl'OS DU LIVRE ET DE l'aFFAIUE « DE l'eSPRIT « 41

n'y croit pas mon livre aussy dangereux qu'on l'a voulu p(!r- siiadcr icy, ce n'est pas les éloges que ce journal me donne (\m m'engage a vous l'envoier, mais le dosir de vous faire voir, (pie dans un pais aussy supersli.lieux que l'Italie, et ou les prêtres sont armés du (lambeau de l'Inquisition, j'aurais vraisembla- blement été moins maltrailté (pi'icy.

Ou en étois je, si Madame de l'ompadour ne m'eut pas protégé, si In Koy eut été moins juste et moins bon, s'il eut d'abord prêté l'oreille au cry de mes ennemis, et si la suspension d'espiit, qualité si rare dans les liommes, si nécessaire dans un souveiain, et qui forme en partie le caractère du Notre, n'eut pas laissé a la vérité le temps de parvenir jusqu'à luy. Adieu mon amy je pars pour Voré, je suis très facile que le respect que j'ay pour Madame la Marquize, m'empêche d'exprimer aussy vivement que je le sens tous les sentiments qu'elle m'a inspiré ; faites mille compliments je vous prie a notre amy Q. a qui j'ai aussy tant d'obligation ; je crois qu'il serôit bon que le Koy lut ce morceau du journal italien.

Aimez moy toujours, et soiez bien persuadé de la reconnois- sance, de l'estime, de l'amitié et de l'attachement, avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur et cher amy.

Votre très humble

et très obéissant serviteur,

Helvetius.

à diriger, selon la morale, toutes ses actions. L'auteur néanmoins (disons môme le granrl auteur) ne sera peut-être pas satisfait d'avoir publié cet admirable production, parce qu'elle est du genre de ces ouvrages qui, en illuminant ie genre humain, sont la cause de la ruine de leurs auteurs.

M. Helvetius cependant doit se réjouir, étant très assuré de la re- connaissance et de la grande estime qu'auront pour lui les vrais sçavants, c'est-à-dire ceux qui conccv.int l)ien ses grandes idées, cette brillante lumière qu'il a répandue sur cette variété de sujets inté- ressants qui constituent son ouvrage, sauront excuser ses légères négligences qui se [leuvent trouver dans un ouvrage d'un si grand mérite, et qui ne sont autre chose q<ie des suites nécessaires de l'hu- manité >.

42 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUU

En haut de la lettre, GoUin a mis la date de récep- tion : « 29 septembre 1739 ».

Cet ami commun auquel Helvetius adresse « mille compliments » en le désignant seulement par la pre- mière lettre de son nom, est le médecin de M"" de Pom- padour, le philosophe Quesnay, créateur du système physiocratique, et c'était pour l'auteur De l' Esprit un protecteur non moins utile que Collin. Mais laissons la parole aux de Concourt ; « Bizarre opposition ! Tandis que l'antichambre de la Reine retentissait de supplica- tions et de prières appelant naïvement les punitions du ciel sur la tête de Voltaire, il y avait dans Versailles, dans ce palais de Louis XIV, le sanctuaire de la royauté, un petit appartement attenant à l'appartement de M"'° de Pompadour, toutes les théories menaçantes pour la royauté, le clergé, la noblesse, prenaient voix et gran- dissaient dans la fièvre et la révolte de paroles de mort. Ce petit appartement, cet antre d'honnêtes gens, le pre- mier domicile de l'économie politique était habité par le 7naUre, ainsi les disciples appelaient le docteur Ques- nay (1), que sa discrétion, lors dune attaque d'épilepsie de la comtesse dEstrades, avait mené à la faveur de M""' de Pompadour, et de la faveur de M""^ de Pompadour au poste de médecin consultant du roi. Arrivé là, Ques- nay était devenu une espèce de favori. Le roi lui avait donné des armes de sa composition : trois pensées qu'il avait prises, un jour, dans \\n vase de fleurs sur la che- minée de la marquise, disant au médecin avec sa grâce charmante : « Je vous donne des armoiries parlantes »... C'était-là, dans l'appartement du médecin de la Pompa- dour, que le premier club agitait pour la première fois la déchéance de l'Eglise et de la monarchie (2). » Les

(i) Son poi-lrail est dans l'ouvrage des frères de (loncourl, p. 18i. (2) Goncourl (K. el .1. de), Mai/nmi' de Pompmlnnr, (l'aris ISS8, in-4o), p. ISM^-i.

A piiorns DU LiVHE ET DU l'ai-kaihi: « DE l'eSI'IUT » 43

frères de Goncourl sont cii général très sévère jjour Quosnay cl pour tous les i)liilosopl)es, mais il est bien vrai (juaiilour du j)li\siocralo se réunissaient souvent les plus hardis penseurs du leiups et Helvetius était du nombre. « Au rez-de-chaussée (1), le roi assiste, silen- cieux et ennuyé aux délibérations de ses ministres; la marquise est là, qui écoute et décide ; tout à l'heure, elle viendra surprendre les raisonneurs intrépides fjui donnent la r(''pli(}ue au docteur Quesnay, ou, quand ses occupa- tions l'empêchent de leur rendre visite, elle demandera à M™" du Ilaussel si elle a assisté au concile du jour et si elle peut lui donner des nouvelles de ses protégés (2). » C'est alors que Voltaire, écrivant à Helvetius le 13 août 17i)9 et lui demandant le nom du libiaire qui a im()rimé l'ouvrage en anglais, lui dit :

" Je ne me console point que vous ayez donné votre livre sous votre nom ; mais il faut partir d'où l'on est.

« Comptez que la grande Dame (3) a lu les choses comme elles sont imprimées, et qu'elle n'a point lu le Repentir du grand Fénelon... » (4).

(1) Rouslan (M.). Les Philosophes et la Sociefé française au XVIII^ siècle, Paris, 1911, in-16, p. !)3.

(2) Dans ses Mémoires d'un père (Paris, 1827, iii-8 ; t. I«r, p. 286), Marmontel contemporain d'Helvetius qu'il avait connu chez .Madame rlc Tencin (t. 1, p. 206) cl chez le haion d'Ho)bacli (p. 223), écrit :

<i Tandis que les orages se formaient et se dissipaient au-dessus de l'entresol de Quesnai, il ^'riffonnait ses axiomes et ses calculs d'éco- noiuie rusliqut', aussi tranquille, aussi indifférent a ces mouvements de la coiu', que s'il en eût été à cent lieues de distance. Là-bas on délibérait de la paix, de la guerre, du choix des généraux, du renvoi des ministres cl nous, dnHs l'entresol, nous raisonnions d'agriculture, nous calculions le produit net, ou quelquefois nous dînions gaîment Mvcc Diderot, d'.\leud)erl, Duclos, Helvetius, ïurgot, Buffon ; et Madame de Pompadour, ne pouvant pas engager celte troupe de philosophes à descenilre dans son salon, venait elle-même les voir à table cl causer avec eux ».

(X) Madame de Pompadour.

(1) Edition des rpuvres d'Helvetius, t. V (Londres. 1781, in-8<'), p. 232. C. Keim, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 449-ibO.

44 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUR

On ne saurait vraiment douter de l'influence qu'a pu avoir sur l'esprit de Louis XV le voisinafje el la présence constante de ce monde si nouveau, dont les propos lui étaient répétés par M"" de Pompadour. Ces idées neuves amusaient sans doute l'ennui de ce roi qui, en tolérant leur libre expression autour de lui, ne s'apercevait pas qu'il se laissait vaincre par elles.

Dans une lettre non datée, mais qui a être expédiée dans les premiers jours du mois d'octobre 17o9, Ilelve- tius insiste encore auprès de Gollin pour savoir si le roi et M°"= de Pompadour ont lu l'extrait du journal italien qu'il lui avait transmis par l'intermédiaire d'un '/ mon- sieur Le Roy 1) qui est vraisemblablement Ch. Georges Leroy, lieutenant des chasses du parc de Versailles, connu comme collaborateur à ['Encyclopédie et auteur de Y Examen des critiques du livre intitulé de l'Esprit, publié à « Londres, 1759 )■ et consacré à l'apologie de l'ouvrage d'Helvetius :

Monsieur et cher amy.

Monsieur Le Roy vous a remis une lettre de ma part avec l'extrait d'un journal italien ; ozerois je vous demander si vous en avez fait uzage, el si les deux personnes considérables (1) que je desirois qui le lussent, ont jette les yeux sur cet extrait et si cela a fait quelque impression. J'en reçois très souvent de pareil des autres pais, mais je ne vous les enverroy pas, a moins que vous ne crussiez nécessaire .le scais qu'on a la bas bien d'autre chose a penser qu'a de pareilles mizeres, mais aussy comme cela ne leur coûte qu'une minute d'attention, et je souhaite (jue cette minute me soit favorable et détruise toutes les impressions défa- vorables qu'on leur avoil donné de moy. Je connois votre cœur, je scais que vous vous faites une alïaire d'obliger votre amy, et je m'en repose entii^rement sur vous.

A propos d'alTaires, on arrête le paifmciit Hi-s liillii*; Hpi; riTiivs

(1) Le roi el Madame 'le l'ompadrmi-.

\ FUOPOS DU LIVHE ET DE L Ari'AlHF, « DE I. ESPRIT » 45

et des rescriplions et j'ay une {)arlii! de ma fortune surcespirets, ma mere ayant tous ses biens sur mes terres : je vuus avoue mon umy qu'il serait triste pour moy d'avoir été persécuté l'année passée et d'être ruinée celle cy. Vous êtes plus a portée que qui que ce soit par vos lumières et votre plii(;e de scavoir a quoy on en veut venir, l'eut on espérer que ces elFets reprendront leur cours ou faut-il s'attendre a être ruiné. Je ne scais pas comment des dévots peuvent si ouvertement violer la loj' naturelle, .le vous avoue que je suis très inquiet non pas tant [lour moy que pour ma femme. Adieu mon amy, aimez moy. Portez vous liien et permettez moi de vous assurer de la vive reconnoissance et de l'attachement inviolable avec lequel j'ay l'honneur d'être

Monsieur ^t cher amy.

Votre 1res humble et très obéissant serviteur Pourroi je vous prier de me mettre IIelvetu,!;.

aux pieds d'une certaine Uame (1).

\u dos de la lettre qui conserve la trace du cachet de cire rouge on lit l'adresse : A Monsieur | Monsieur CoUin à l'holel de | Pompadour | à Versailles, et le timbre de la poste : REMALARD.

Helvetius confie donc à Collin ses ennuis d'ordre ma- tériel. Très inquiet au sujet de la suspension du paiement des billets des fermes, il attend de la part de son ami, toujours bien informe, des renseignements capables de le rassurer.

Pendant ce temps, le Père Plesse intriguait et s'agitait dans un monde assez louche de courtisanes et de péche- resses repenties. Le cœur de ces personnes est envahi par l'amour du prosélytisme à l'heure d'autreâ passions ne peuvent plus y éclorc. Le Révérend Père, qui n'igno-

(I) Madame ite l'i)ni[iiiitoiir.

46 HELVETUJS ET MADAME DE POMPADOIU

rait pas cet état d'âme, avait l'ait de s'en servir au profit de sa cause. 11 avait intéressé Madame de Scieux, courti- sane de second ordre (1), ù la conversion d'Helvctius et les lettres qui nous relatent ces événements sont assez curieuses. F.,e Père Plesse écrivit à Madame de Scieux, le 10 octobre 1759 (Pi. VI) :

Madame P. X (2). La personne dont vous nie parlez m'a dit qu'elle alloit passer l'hyver à sa campagne (3) : j'ai taché de l'en détourner et de l'engager à revenir à Paris au tems ordinaire. Je ne sais ou il prend ses conseils ; la source n'en est pas trop bonne, il faut prier Dieu d'avoir pitié de cette ame égarée.

Je ne puis gueres savoir l'all'aire du inuet : il faudroit interro- ger ses voisins, je n'ai point de caractère pour me charger d'une vommission si délicate. Si le traitement qu'on lui a procuré est injuste, le lems de façon ou d'autre dévoilera l'injustice. 11 ne me convient pas de me mêler de ces sortes d'affaires. Je suis avec respect

Madame Votre très humble et très obéissant serviteur Ce 10 octobre 1759. R. P. Plesse (4).

L'adresse au dos est formulée : « A. Madame | Madame de Scieux. Rue de la | Harpe | A Paris. »

Après « Scieux » Collin a écrit en interligne : « maque- relle de son métier » ; et après « Harpe » : « vis-à-vis les Jacobins ».

(f) D'Argenson, dans ses .Mémoires (t. VIII, lSo6. p. 394-39;)), dil. en (Ici-eiTilire 1754 : « L'on se plaint île l'anginenlalion «ics courtisanes putiliqnes et de la cléhaucho alTreiisc île Paris. L'[on 'lil| ipie la police insci'itlcs courtisanes, et qu'il y on a .niijourd'lini plus ilc trente mille ainsi inscrites ».

(2) Ccsl à-flire Fax Christi.

(3) Au cliftlcau lie Voce.

(4) 1,0 nnni l'Iossc se termine p;ir un pain[ilie ipii pourrait ('■Ire ronsiiliTi' coiniiio \s\ lollri' .•-■.

A l'iini'os ni; i.iviti: ici dk l'akkaihi: « ijk l'icspiiit >> 47

Collc! lellic arriva entre les mains ilc CdIIIii (jui la lit i)arvciiir aussilôl à llelvelius. Le lîi dcecmbre suivant, railleur do VlCs/iril adressait à son ami une lonf^ue lettre dans laquelle il lui contait son aventure et rceunnuissait (lii'il s'agissait do lui dans la première partie do la lettre du Père PIcssc (PI. Vil) :

A Von-, ce lo décembre I75!t.

.Ii; ne puis vous exprimer, mon cher ainy, combien je suis sensible aux mar(]iies (]"amilié que vous ne cessez de me donner, .l'.ivois a coeur je vous l'avoue, de prouver a Madame de P. que je n'elois pas tout a fait indigne des bontés qu'elle m'avoit accordé. Je crois qu'en pareil cas il est du devoir d'un honele homme de juslilier sa protectrice, c'est presque la seule manière dont je puisse luy marquer ma l'cconnoissance, mettez moy donc a ses pieds que je baise du meilleur coeur du monde. .le n'imagine p.is mon amy que ce soit icy (i) qu'on m'accuze d'avoir tenu des colloques ou des assemblées. Nous y sommes seuls ma lemmc et moy, et n'y avons vu que du Tartre (2), un avocat des amis de ma femme et des miens, qui ont passé quelques jours avec nous (3).

■le vous diray donc que la lettre que vous m'envoiez et dont la Jf" partie seule me regarde est du père Plesse. Voicy l'histoire, t'ne femme jadis maqucrelle et pour qui j'avois par conséquent une certaine vénération, me pria de passer chez elle lorsque la Reine me lit défaire de ma charge. Je me rendis chez elle a sa première ou ^^' sommation. Pourquoy vendre votre charge me dit-elle en entrant. Parce qu'on ne veut pas de moy repondis-je. .le puis tout a la Cour reprit elle et je veux vous y remettre en graçe. (Jui se douteroit dis je en regardant les meubles de son

(1) \\\ chiMeau do Voré.

Ci) M. Du Tartre, notaire au Chftielet, était le notaire li'llelvolins et [lassail aussi des actes pour .Mariamc de l'onipadour. t'.f. Keim, He/oetius, sa vie et son œuvre, p. 178-179 el les frères deGonroiirl, Mddnmr de t'ompadour, /hissiin.

(3) .Vprf's le mol Tartre, le texte piirinit et qm a été tinrié. Le verbe ont a été laissé au pluriel.

48 IIELVETIUS ET MADAME OE l'OMPAHOtH

quati'i(Mnc(|uevoiis y fiis^iezsi puissante. .Ir [tiiisloiil surMiuliimc la Duchesse de Villars, par eonséquetil sur l'nljhé de Sl.-Cir, M. le Duc lie Liiviiuituion, M. le D. et la 11. Le déliul pi(|un ma curiosité et il me parut ilrole ([u'une matiuerelle se vanta de son cn'dil sur les Saints. Quoique je ne cru pas d'abord un mot de tout ce qu'elle me contoil elle me dit cependant des choses si singulières, elle eloil si bien informé de mon alVaire, dont elle avoit disoil elle été instruite par les gros bonnets des jesuiltes entre lesquels elle nomma le père Plesse ; (|u'il me prit envie de m'assurer du (ail. Je la délie de faireveiiir chez elle le perel'lesse, qui a mon grand etonni-ment s'y rendit deux jours après et (jui m'assura qu'il ne tiendroit qu'a moy de me raccomoder avec la Heine. Comme j'élois alors a ma terre de Brie (1) et que je ne faisois qu'un voyage tous les deux mois de quatre ou cinq jours a Paris, vous jugez bien que je ne l'ay pas vu souvent, mais a mon dernier voiage du mois de septembi'e a Paris je l'allay voir a mon ordinaire parce (ju'elle me divertit réellement, alors elle m'assura que si je vuulois nie livrer aux jésnittes ils me feroient avoir quelle jilace je voudrois. fjue je ne devois pas ni'etonner du bruit qu'avoit fait la (lour dévote, que re n'etoit entre les mains des jesuittes que des marionnettes dont ils lenoient les (ils, et qu'ils faisoient agir et penser a leur grez, mais que sans eux je ne devois rien e5perer,que M. de Choiseul, M. le Prince de Heau- veau, M. le duc d'Aven (2), le lloy luy-m«)me ne pourroit rien pour moy, qu'ils gouvernoienl la France comme l'ame le corps sans que les membres qu'ils gouvernent s'en appercussent, qu'il n'y avoit point de teles a Versailles ni de ministres en état de leur résister. Voilà a peu près l'extrait son long discours. Je vis encor le lendemain chez elle le père Plesse, parce qu'il me

(t) .\u cliàtcau de Liimigny, Soinect-Marne, cunlnn de Hozoy- en-Hrie.

(2) Aven, Corrèze, arrondissement de lirive. Louis, (ils d'.Vdrion- Maurice de Nnnillcs, d'alinrd comte d'.\ycn, pins duc |inr érection de tV'vrior 17H7,naniiil ii l'aris le il avril ITKl et mourut dans ccHe ville le 22 iioùl nm. Il devint maréchal «le IVanrc le 10 murs I77.'i. Il était très aimé de Louis XV, près duquel il se trouvait lors de l'nl- lenlal de Dnuucns (ii jiinvier 1757). Il épousa >!"« de Cossé-Hrissac (guillotinée le 22 juillcl' t79i).

[•UOl'OS DU LIVUK ET DE L Al'I'AlUP: « DE L ESI'IUT

41»

paroissoil loujoui'S pliiisaiit de faire venir un jésuitte chez une niiii|iif' lelle. Ce peri' me dit (|Lie si je revenois a Paris a la Suinl- Marlin, on adoueiruil tout la bas. Mais comme je ne me fie point aux ji''siiitt(!s, et i|ue <railleurs je ne veux ni faire de hassese ni jouer riiipocrite comme ils voudroient (|ue je le fis, je ne me suis point rendu a ses conseils. Vous sentez bien que je ne vous donne icy que l'abrégé d'une très plaisante histoire dont je ne vous cacheray rien et dont les détails vous feront rire. J'iray a l'aris le 15 de janvier, je compte vous y voir ainsy qu'a Ver- sailles ou je me llatte de pouvoir faire ma coura Madame la inar- quize. Voila le premier de mes désirs je ne me soucie gueres du reste. .\u reste je vous prie que tout cecy ne vous jiasse point. Lesjésuittes s'en vengeroient sur cette pauvre maquerelle, et je serois en vérité au désespoir de faire tort a aucune personne de son ctal otsurlouta elle. Si vous croiez devoir en parler a Madame de (1) demandez luy le plus grand secret. Adieu mon amy

j'ay bien peur que mon bavardage ne vous ait ennuie je me hâte de finir. Vale et me semper ama. Ma femme vous fait mille compliments.

Celte lettre écrite à un ami sûr est absolument sincère. Helvetius a beaucoup fréquenté le demi-monde cl il est d'une génération aimant les o tournées des grands ducs ». Il reconnail et apprécie l'utilité de ce monde spécial en raison des distractions et des plaisirs qu'il lui a pro- curés durant sa brillante jeunesse cl avoue pour celte partie de la société une « certaine vénération ». Toulcela est bien dans l'esprit de ses écrits et particulièrement de ses notes autographes publiées par Albert Keim. Dans ses voyages à Paris, Helvetius adres.se à sa femme des épitrcs passionnées, mais il ne croit pas porter atteinte à l'affec- tion conjugale en rendant plusieurs fois visite à Madame de Scicux qui le « divertit réellement ». D'autre part, le Père Plesse qui connaît l'inHuencedes conversations par- ticulières et est de ceux qui, se passionnant étroitement

(4) Blanc dans la lettre. 11 s'agit de Mailame de Pompadour.

30 HliLVETILS EX MADAMK DE l'OMl'AOlJL H

pour une idée, arrivent ù espérer trop l'acileinent les dé- faillances de l'adversaire, n'hésite pas a compromettre sa dignité en fréquentant une courtisane, heureuse, quant à elle, de rehausser sa dignité en s'occupant de ces ulfaires sérieuses. D'ailleurs le monde et le demi-monde se tou- chaient d'assez près et quelques conversations suffisaient pour établir des relations qui eussent semblé impossibles. Madame de Scieux parla beaucoup sans doute, se vanta au Père Plesse, comme elle se vantait en présence d'Hel- vetius, et lejésuite, n'oubliant pas que le Christ avait tout pardonné à Madeleine, pensa que la fin justifierait les moyens et se lança dans cette aventure. Il nous semble que le roi n'a rien ignorer de tout cela. La lettre du Père Plesse tomba entre les mains de CoUin qui, avant de l'adresser à Helvetius, la montra sans doute à Madame de Pompadour. Louis XV, on le sait, n'avait guère le res- pect du secret de la correspondance, et le goût passionné de l'intrigue justifiait alors toutes les indélicatesses.

Oubliant les quelques plaisanteries renfermées dans la lettre d'Helvetius et le caractère comique de la situation, nous sommes aussitôt frappés par la description saisis- sante qui y est faite du rtile et du pouvoir des Jésuites à cette époque. Et, en vérité. Madame de Scieux n'exagé- rait rien en révélant leur autorité sur l'esprit du Dauphin, de la Heine Marie Leczinskaet de la Cour. Tout le monde le savait et c'était chose admise. Le Dauphin a été« élevé à la bigoterie par tout ce qui l'entoure (1) ». L'abbé de Saint-Gyr, son ancien sous-précepteur, est devenu « son seul conseil » (2). Madame de Villars a « infiniment d'esprit » (IJ), c'est une « ancienne coquette » (4), elle

(1) Affienson (Mai-.inis Kcnif 'V), Journal et ;«'•»/!')«>«, édil. Bathery {Soc. deÏHist. de Iratice), l. VII (ISGii), |). .114, 4 ocl. 1752.

(2) Ibidem, t. V(i863). p. 457, 5 mai 1749.

(3) Journal de liurbier, l. Il (1849), p. 330, septembre 1742, après le 13.

(4) Barbier, Ibidem.

A l'IlOPOS DU LlVllK ET I)K l'aIFAIKE « UE l'esI'IUT » Kl

était 0 aiiparavaiil coininc toutes les feinines de la cour» (1), mais elle « s'est mise dans la dévotion » et est devenu « bigote des jésuites » (2). M. de la Vauguyon est un ami intime fie l'abljé de Saint-Cyr (3) un » grand dévot » (4), « grand bigot » (îj), « le plus favori des menins » (G) de M. le Daupliin. C'est un monde « de dévots en apparence mitigés, mais au fond, très molinistcs et qui croyent que la Constitution (7) va triompher et revoir les temps du feu roi pour les jésuites « (8). Madame de Scicux, elle aussi, le croit. Elle est persuadée que tous les amis d'Hclvetius, ' le duc de Choiseul, le prince de Beauvau, le duc d'Ayen et le Roi lui-même ne sauraient protéger l'auteur de t Esprit contre les effets de la volonté souveraine des Jésuites. Et pour nous qui échappons à la bassesse des intrigues du temps cette lutte obscure est pénétrée de gravité et de grandeur, car nous savons que le résultat de la défaite des uns et de la vic- toire des autres fut la transformation de l'esprit public et de la France.

Helvetius ne vint donc pas voir le Père Plesse à Paris, à la Saint-Martin (11 novembrel7;J9).Il scntaitque letemps des rétractations était passé et que l'appui discret de . Madame de Pompadour et du Roi lui permettait de ne rien craindre. Animé de cette haute intelligence qui permet de saisir les motifs profonds et secrets des actions hu- maines et ayant ce sens des choses ecclésiastiques si rare chez les laïques même les plus croyants, l'auteur de

(1) Barbier, Ibir/em.

(2) Argenson (marquis ri'), Journal, VIII (1806), p. 394, décem- bre 1734.

(:i) Argenson (d'), Ibidem, Vil (ISCo), p. 314,4 oct. 1752.

(4) .\rgenson (X\, Ibidem, Vil (IStjS), p. 306, 21 sept. 1752.

(5) Argenson (d'), Ibidem, Vil (1865), p. 314, 4 oct. 1732.

(6) Argenson (d). Ibidem, i oct. 1732.

(7) La Constitution Unigenilus.

(8) Argenson (d), Ibidem, 1 (1859), p. 234. mars 1737.

ù2 HELVETILS ET MADAME UE POMPADOLH

l' l'esprit pardonna au Pèir PIcsse, sachant bien que la conception humaine de l'amitié doit céder le pas à l'amour du prosélytisme qui s'impose à la conscience d'un prêtre. Saint-Lambert nous laisse entendre que le Père Jésuite devenu vieu\ et sans ressources ne put refuser les secours discrets qu'llelvetius lui lit parvenir avec cette délicatesse que tous admiraient en lui en ces circonstances (1).

Dès l'année 17G0, il semble que les esprits soient suffi- samment apaisés pour qu'Helvelius songe ù retourner plus souvent à Versailles. Il promettait à Gollin d'aller l'y voir en janvier et de " faire sa cour » à Madame de Pompadour. .\ l'étranger, l'auteur de l'Esprit jouissait de la plus grande estime et les personnages les plus illustres, les rois eux-mêmes, tenaient à lui exprimer l'admiration qu'ils éprouvaient pour l'ouvrage /^e/'/f.f/jrt^. Ces témoignages d'estime flattaient Ilelvetius, mais bien qu'il put désormais compter sur le Roi et la Marquise, il avait surtout à coîur d'obtenir leur approbation qui lui semblait plus précieuse que les lettres bienveillantes d'étrangers poussés par ce sentiment assez complexe, qui porte les hommes à admirer des œuvres étrangères dont les beautés les charment sans que le succès ou les défauts même de ces œuvres puissent leur porter préju- dice. La Reine de Suède, qui s'était fait lire deux fois l' Espj'it, avait confié à M. Beylon, son secrétaire, le soin d'exprimer à Helvelius l'estime en laquelle elle tenait l'auteur et son œuvre. M. Beylon écrivait à Helvetius le 10 février 1701. Aussitôt celui-ci adresse à Collin un extrait de cette lettre élogicusc, lui recommande de le faire lire à Madame de Pompadour et de prier celle-ci de le montrer au Roy :

.Je scais mon cher amyquR c'est vous obliger que de vous pro- curer les moiens de me rendre service. Je vous envoie donc copie

(t) Cf. Keim, Ilelvetius (\^ts plus hellcs pages), p. 10.

KI.VF.IIIS l.l MVKWII-; l>i: l'f)MI'M)lll II

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vil. I.K.TTIiK Vl TOIIIIM'HK l>r l'KIÎK I'I.E<SK

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A PKOPOS DU LIVRE ET DE LAFFAIUE U DE l'ESPKIT » 53

(l'une lettre que M. Beyloii lecteur de sa raugeslé la Keine de Suéde m'a écrit de sa part (V).

Comme celle lettre est courte, ijuelle est de la pari d'une Keine, peut eslre trouverez vous le moment de la lire a Madame de Fom- [ladour. Gomme elle a de la bonlé pour moy, il faudrait la prier de la faire lire au Roy.

Si je n'ay pas l'approbation de toutes les Reines, pourquoy celle de Madame de Fompadour et de la Reine de Suéde ne vau- droit elle pas celle d'un autre.

Adieu mon amy, aimez moy toujours. Je compte aller bientost vous embrasser a Versailles.

Vale et me semper ama. Helvetics.

L'auteur de l'Esprit avait le droit d'attacher beaucoup (le prix à l'estime de .Madame de Pompadour, car, à l'exemple de la Reine de Suède, la Marquise approuvait en connaissance de cause les œuvres d'Ilclvetius qu'elle lisait avec attention. Voltaire, au courant de la question en témoi- gnait le 13 août l7o9 en écrivant à son ami : « la grande dame a lu les choses comme elles sont imprimées » (2).

L' « Affaire de l'Esprit » est donc terminée en 1761 et elle a duré plus de deux ans.Les documents nouveaux que nous

(1) Voici cette copie- conservée dans le Recueil de Collin. t Extrait d'une lettre de Stockholm du 10 février 1761.

J'ai l'honneur de lire l'Esprit devant Sa .Majesté qui en entend la lecture pour la sccondi? fois avec un plaisir toujours nouveau.

Dans un de ces moments fréquents chez la Keine l'on sent avec transport une vérité présentée dans son vrai jour, Sa .Majesté m'a fait l'honneur de me dire : C'est un excellent homme que cet Helvetius. Que je voudrais le connaître, le voir, m'entretcnir avec lui ! Je vou- drais au moins qu'il scùt tout le plaisir qu'il me donne... Ecrivez-lui de ma part, combien je l'estime : vous le connaissez t (lomment vous avez été à Paris sans le voir ? N'importe, écrivez-lui, il y aurait de l'ingratitude à tant user de son bien, sans lui dire qu'on le sent ». VoilA, Monsieur, un ordre qui m'a été répété plusieurs fois depuis ». Cf. Keim, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 472-473. Le Recueil de Collin renferme aussi une copie de la lettre du baron de Breteuil, ambassadeur de l'Yance à Saint-Pétersbourg, du 10 déc. 1760 (Cf. Keim, ibid., p. 473).

(2) Cf. Keim, ci-dessus, p. 43, note 4.

4

34 HELVETIUS El MAUAMK DE l'OMl'AUOLU

avons présentés nous porinetlent de la mieux connaître et d'évoquer plus puissaïuuieul les passions ([u'clle a agitées. Tous les pouvoirs, le spirituel et le temporel, tous ceux qui détenaient en France quelque autorité sont entrés sans aucune réserve dans cette lutte, ont dévoilé leurs moyens d'action et leurs faiblesses, et nous ont ainsi donné la pos- sibilité d'apprécier l'étendue de leurs forces à l'heure s'engageait celte grande lutte des idées durant laquelle s'aflirmeront les principes qui inspireront la pensée des hommes de la Révolution. Voilà pourquoi cette u Affaire de l'Esprit «.épisode de la vie de Claude Adrien Helvelius, est intimement liée à l'histoire générale de notre pays.

Ces événements éloignèrent définitivement Hclvetius du monde de la Cour, et engagèrent le philosophe ù se consacrer entièrement à sa famille, à ses amis, à l'étude et auxvoyages. Il visita l'Angleterre et l'Allemagne et prépara son traité De l'JJof/ime qui fui publié en 1772 (1), après sa mort survenue le 20 décembre 1 771 (2). Sa pensée survécut. Elle inspira les hommes de la Révolution, et des travaux modernes consacrés à l'étude approfondie de son œuvre ont, consacré l'immortalité de l'auteur de l'Esprit. Cette constatation nous remet en mémoire les paroles prophéti- ques par lesquelles l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, terminait son Mandement du 22 novembre 17u8 portant condamnation du livre De l'Esprit : « En le pu- bliant, il a mis dans le monde le germe d'une séduction dont il n'est pas même en son ])Ouvoir d'arrêter le cours(;{).»

Chartres. !) novembre 1912.

(I) l.a hililiojrrnpliic! lics iriivres irHolvotiiis se iniiivc li.ins Koini, l/ph—lius, sa vie et son œurre, p. 7li-7l">. /fctvefiiis (rolloriion des plus bollos paf.'csi, p. 3:t3-334, el ilans Sùvcrac, op. cit., (il'apri'S Keiiii), p. 37-30.

(2) La généalogie des ascendanis d'Ilelvctiiis sp^*OH«c dans Kcini, Helvetins, sa vie et son œuvre, p. .')98-399. ^"'■.vt ■'•' .'^ ..N,

(3i Uilnilrmi'nl. nnnp SK / i"' ' ^ *

(3) .Mandement, page 26.

AI'I'K.MUCK

LES DATKS DKS l'Itl.NCIl'AI \ hVÉ.NE.ME.NTS DAXS L' « AFKAI1{E DE L'ESI'UIT »

1715, janvier. iVaissanrK de (ilaïuie Ailrien I[flvptiiis. 1738. Helvetiiis, fermier général.

1748. Lettre h Montesfininii au sujet de VEsprit des Lois.

1749. llelvetius maître d'hôtel de la Reine.

1751, 17 août. Son mariage avec 1M"« Anne-Catherine de

Ligniville d'.\ulricourt. 1755. .Mort de Jean Claude Adrien Ilelvetius, médecin de la

Reine Marie Leczinska, piVe d'IIelvetius. 1757, 5 janvier. .\ltentat de Damiens, contre le roi Louis XV.

1757. Déclaration royale portant la peine de mort contre les

auteurs d'écrits hostiles à la religion.

1758, 12 mai. Privilège du roi pour l'impression du livre

de l'Esprit.

27 mai. .Approbation du censeur Jean Pierre Tercier.

juin. Ilelvetius distribue à ses amis les premiers tirages

du livre de l'Esprit.

29 juin. Helvetius, à Voré, reçoit la lettre de de Males-

herbes, directeur de la librairie, auquel l'inspecteur Salley avait signalé la « singularité » du livre de l'Esprit. 30 juin. Helvetius part h Paris.

2 juillet. Lettre du Père Plesse à Helvetius.'

4 juillet. Lettre explicative d'Helvelius à de Males-

berbcs.

15 juillet. Le livre de l'Esprit rstrépamlu dans le com-

merce.

56 APPENDICE

1758. 6 août. Lettre de l'a vocal général au l'.iili'infnt.l()ly de Fli'ury, dénonçant à de Malesherbes lu livre de l'Espril.

10 août. Arrêt du Conseil d'État révoquant le privilège

du 12 mai.

vers le 15 août. 1''" rétractation d'ilelvetius, sous forme

do lettre au l'ère Plesse.

18 aoât. Lettre d'Ilelvetius à de Malesherbes annon-

çant cette rétractation.

29 aoûtt Lettre de Joly de Fleury à de Malesherbes

réprouvant l'imprécision de la rétractation d'Ilelvetius. --v«rs le 30 août.— 2'^ rétractation d'Ilelvetius.

1"" septembre. Le livre de l'Esprit est déféré à la Faculté

du Théologie.

3 septembre. 1"^ lettre d'Helvctiiis à Collin.

septembre. Le Journal de Trévoux iji'suite), condamne

lu liure de l'Esprit.

septembre, reçue le 27. 2' lettre d'Helvetius à Collin.

12 novembre- Les Nouvelles ecclésiastiques (Janséniste),

condamnent le livi'e de l'Esprit.

22 novembre. Mandement de l'archevêque de Paris,

Christophe de lîeaumont, condamnant le livre de l'Esprit.

novembre. Impression de 1' « indiculus propositionum

extractarum ex libro cui titulus <i de l'Esprit », par la Faculté de théologie.

3 décembre. Dépêche ordonnant h M. Gervaise, syndic

de Sorhonne, de faire en sorte que la Sorbonnc n'entre pas dans une censure détaillée du livre.

7 décembre. Helvetius et sa femme rendent visite à

(;hoiseul.

9 décembre. Lettre rassurante de Choiseni à Helvetius.

12 décembre. Mort de Madame di- Caligny. tante de

Madame Helvetius.

décembre, reçue le 18- 3" lettre d'Helveliiis à Collin.

20 décembre. Lettre du (Cardinal l'assionei à Helvetius.

fin décembre. Helvetius envoie à Chauvclin, chanoine

du .Noli-u-l)ame et conseiller au Parlement, l.t Ipltre du cardinal l'assionei.

APPENDICE 57

1759. 10 janvier Dépêche au procureur g(!n<?ral, Joly de l''liMiiy, lui enjoignant d'agir avec circonspection dans l.'i [)Oursuite du livre de l'Esprit.

11 janvier. Apn'^s examen de théologiens, les car-

dinaux inquisiteurs généraux donnent leur avis sur le livre de l'Espril.

21 janvier. 3" rélrataction d'ilelvelius, adressée au

Parlement.

23 janvier. F^e livre de l'Esprit est déféré au Parlement ;

des commissaires sont nommés pour l'examiner.

31 janvier. liref du pape Clément Xlll condamnant le

livre de l'Esprit.

Janvier. Helvetius doit se défaire de sa charge de maftre

d'hôtel de la Heine.

6 février. ArnU du Parlement portant condamnation du

livre de l'Esprit

10 février. Le livre de l'Esprit est lacéré et hrillé nu

pied du grand escalier du Palais.

9 avril. Censure de la Faculté de théologie condamnant

le livre de l'Esprit.

août. Madame Helvetius intervient auprès de de Males-

herbes pour faire cesser les calomnies du Journal Chrétien.

septembre, reçue le 29. 4" lettre d' Helvetius à Collin.

Premiers jours d'octobre. ô" lettre d'Helvetius à Collin.

10 octobre. Ivcttre du Père Plesse à Madame de Scieux.

15 décembre. 6* lettre d'Helvetius à Collin.

1761. 10 février. Lettre du lecteur de la Heine de Suède à Helvetius.

février-mars. - 7" lettre d'Helvetius à Collin, accompa-

gnant l'envoi d'un extrait de la lettre précédente. 1771. 26 décembre. Mort d'Helvetius.

M. J.

o8

TABLK DES GRAVURES

1 . Portrait d'ilelvelius, gravé chez Auguste de Saint-Aubin, d'a-

près Van-Loo.

2. Portrait de Madame llelvetius. d'après une miniature de la

collection Alfred Dutens.

3. Es libris d'Helvetius père.

4. Ex libris de Collin.

5. Enveloppe d'une lettre d'Helvetius à Collin (lettre du 3 sep-

tembre 1738), avec le cachet aux armes d'Helvetius.

6. Autographe d'Helvetius (lettre de fln septembre 17.j8).

7. Lettre autographe du Père Plesse.

8 Autographe d'Helvetius (lettre du 13 déceml}r£.1759).

B Jusselin, Ifeurice 204.6 Helvetius et Madame

J87 Pompadour cop.2

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